Il y a un grand malentendu autour du mot vulnérabilité, que l’on cite volontiers comme une qualité sans toujours savoir précisément ce que l’on met derrière ce terme, sinon une idée vague et rassurante qui fait consensus sans réellement être incarnée. Beaucoup pensent qu’être vulnérable revient à être faible, ou, dans une version plus acceptable socialement, à accepter ses faiblesses et à ne pas renoncer à les montrer, notamment à ceux que l’on dirige ou à ceux à qui l’on s’adresse, comme s’il s’agissait d’une forme de transparence émotionnelle attendue, presque d’un devoir moral.
La vulnérabilité n’est ni une faiblesse ni une mise à nu permanente, elle n’est pas une exposition de soi, encore moins une complaisance dans la fragilité ; elle commence bien en amont, au moment précis où l’on accepte de traverser ce que l’on ressent. Être vulnérable consiste à reconnaître, en soi et pour soi, mais aussi pour ceux qui sont en lien avec nous dans l’instant, qu’une émotion est là, qu’elle nous traverse, qu’elle affecte notre manière d’être présent, de parler, de nous relier, et à la nommer pour ce qu’elle est sans la dramatiser, sans la justifier, sans chercher immédiatement à la corriger ou à la maîtriser. C’est à partir de là, et seulement à partir de là, que quelque chose de juste peut se produire dans la relation ou dans l’instant.
Nous passons pourtant une grande partie de notre vie à faire exactement l’inverse, à ne pas reconnaître ce qui nous traverse, à le nier, à le contenir, à le contrer, persuadés que c’est ainsi que l’on “tient”, que l’on reste solide, que l’on garde le cap, alors que nous apprenons surtout à nous couper de ce qui est vivant en nous. À force de refuser nos émotions, nous fabriquons notre propre prison intérieure, faite de tensions retenues, de mots non dits, de réactions automatiques, et ce que nous rejetons en nous finit toujours par s’exprimer ailleurs, sous la forme de rigidité, de distance, d’agacement, ou d’une perte progressive de justesse dans la relation.
La vulnérabilité apparaît alors sous un autre jour, non plus comme une faiblesse à corriger ou un défaut à masquer, mais comme une véritable compétence intérieure, une capacité à rester présent à ce qui est là, même lorsque c’est inconfortable, même lorsque cela nous déstabilise. Elle n’est pas d’abord une qualité morale, mais une qualité de présence, et elle ne rend pas plus fragile, elle rend plus juste, plus ajusté, plus vivant.
La vulnérabilité n’est pas l’opposé de la solidité, elle en est la condition, car ce qui refuse d’être traversé finit toujours par se durcir, tandis que ce qui accepte de se laisser traverser peut, avec le temps, devenir sensible, intuitif, et capable de sagesse. C’est sur cette base-là, et sur aucune autre, que quelque chose de vrai peut se construire.
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