mardi 7 juillet 2026

Ils se savent meilleurs, ils le voient et pourtant ils reviennent en arrière dès le lendemain...

Une fois encore, dans le groupe que je viens d'animer, la même révélation : à quel point PowerPoint abîme une bonne communication. 

Les participants ne me croient pas sur parole. Filmés, ils se voient à l'écran, avec et sans slides. Le verdict est sans appel : tellement meilleurs sans. La connexion à l'auditoire revient. Les arguments gagnent en force. Le débit se fait plus fluide. Le contact visuel n'est plus interrompu toutes les deux secondes pour vérifier sur la slide ce qu'il faut dire ensuite. 

Ils sont meilleurs, ça leur saute aux yeux. Pourtant, dès le lendemain : retour au PowerPoint pour la plupart. 

Pourquoi ? Parce que c'est ce que tout le monde fait. Parce que dans la majorité des entreprises, un dogme fait loi : « Ici, on a toujours fait comme ça. » Il n'existe pas de dogme plus destructeur. Si vous faites ce que tout le monde fait, vous obtiendrez ce que tout le monde obtient : la sécurité de vous fondre dans le décor, mais cela au prix de votre originalité, de vos idées, de votre puissance. 

Le pire PowerPoint n'est pas celui qui endort votre auditoire, mais c'est celui derrière lequel vous vous cachez. 

À vous de choisir : vous rassurer, ou prendre le risque de les impressionner. 


lundi 6 juillet 2026

Pourquoi vous devriez porter le tee-shirt de votre groupe préféré.

Pas pour afficher vos goûts. Personne n'en a Cure 😉, et c'est très bien ainsi.

Mais, pour créer des conversations.

Je porte régulièrement mon sublime tee-shirt bleu de Bon Iver, mon groupe favori. J'ai 60 ans, l'âge des chemises, paraît-il. Mais à chaque fois que je le porte, je croise un ou deux fans et cela ouvre à la rencontre de gens fabuleux.

La musique de Bon Iver ne peut attirer que des gens fabuleux.

Rassurez-vous : cela marche aussi avec Depeche Mode, Kendrick Lamar, Taylor Swift ou Ed Sheeran. « Fabuleux » est une notion relative.

Bien sûr, je suis préparé. Quand je reçois ce clin d'œil complice qui signifie « j'ai vu votre tee-shirt et je suis d'accord », je m'approche. Et je déroule un petit script.

« Alors, vous aimez Bon Iver, j'ai vu votre clin d'œil ! Quelle est la chanson qui vous a fait tomber dedans ? »

C'est un exercice de santé mentale. Aller vers des inconnus, traverser l'inconfort, et savourer le plaisir de nouer une relation, de découvrir des horizons différents des miens.

Un tee-shirt, une question, une rencontre.

À une époque où les algorithmes ne nous connectent qu'à des gens virtuels et qui nous ressemblent, un tee-shirt fait mieux : il connecte à des gens du vrai monde et qui nous surprennent.

Et vous, quel tee-shirt avez-vous dans votre penderie ?



Je suis tombé hier sur Vinted sur le tee-shirt et le billet du concert de Marillion à Lyon en 1985. Mon premier concert… Juste envie de partager ça avec vous. Il y a des clins d'œil qui ne s'ignorent pas !


vendredi 3 juillet 2026

« Mais, je plaisante ! Ne te vexe pas ! »

Vous connaissez la scène. En réunion, quelqu'un vous envoie une pique. Bien sentie et devant tout le monde. Vous le prenez mal et c’est tout à fait normal. Et l'auteur de lâcher, avec un grand sourire : « Je plaisante ! Ne te vexe pas ! »

Tout le monde ou presque se met à rire. Vous aussi, peut-être, pour ne pas vous exclure du groupe, pour faire bonne figure.
Pourtant, ce n’est pas drôle. Quelque chose de grave vient de se passer, et personne ne moufte. Personne n’est là pour protéger la personne visée. Tout le monde minimise alors qu’il n’y a rien à minimiser.


L'humour et l'humiliation commencent par les mêmes lettres. La parenté s'arrête là.

L'Analyse Transactionnelle a un nom pour cette scène : une transaction à double fond. En surface, une plaisanterie : au niveau social, tout va bien. En dessous, un message est caché : je te remets à ta place, devant témoins. Le « je plaisante » n'est pas une excuse, c'est le mécanisme même. Il permet de frapper et d'interdire à l'autre de se défendre dans le même mouvement. Si vous réagissez, vous manquez d'humour. Si vous encaissez, le coup est porté. Éric Berne appelait cela un jeu. Le gain du joueur : votre silence.


Comment sortir du jeu ? Pas en contre-attaquant, vous entreriez dans le jeu. La sortie : rester dans votre état Adulte, celui qui décrit les faits sans émotion et sans jugement.


Trois phrases suffisent, selon votre position dans la scène :


Si vous êtes visé : « Tu plaisantes peut-être. Moi, ça ne me fait pas rire. » Calme, factuel, sans agressivité. Vous ne discutez pas l'intention, vous nommez l'effet. Personne ne peut vous contester votre propre ressenti.


Si vous êtes témoin : « Je ne suis pas sûr que ça ait fait rire tout le monde. » Le silence des témoins est le carburant du jeu. Une seule voix qui décrit ce qu'elle voit, et le jeu s'arrête.


Si vous êtes manager : le sujet se traite à chaud, brièvement, et devant le groupe, parce que l'humiliation a eu lieu devant le groupe. « On reprend » n’est pas à la hauteur. « Cette remarque n'a pas sa place ici » suffit.


Que les choses soient claires : il est possible de rire de tout, y compris devant la personne. Une blague est une blague et le restera ; le monde a besoin de ses clowns. Que quelqu'un le prenne mal ne prouve pas la faute, la susceptibilité existe aussi. Cependant la vérité se révèle souvent une seconde après la chute de la blague, dans la réponse au malaise. Celui qui plaisantait répare. Celui qui visait accuse : « Tu es trop sensible. »
Alors, restez vigilant.
Ne laissez pas faire et ne vous laissez pas faire.
Et surtout, ne jouez pas !

vendredi 26 juin 2026

Relaxation

Je faisais un stage d'impro vocale. La voix, c'est mon dada et la voix, c'est le corps.

Dans ce groupe magnifique, une danseuse. Le matin, je la regarde s'échauffer : elle se contorsionne, se déplie, tient des poses que je ne peux envisager qu'en rêve. C'est beau. Je m'approche, je la félicite. Elle m'invite à la rejoindre. Je décline et j'avoue : je suis raide et pas qu'un peu. Pour mille raisons, je peine à me pencher en avant, m'assoir en tailleur est un challenge et le mot Yoga provoque chez moi un réel malaise. Mon corps n'a pas accès à sa propre souplesse.

Elle me dit que cela se travaille. Je connais la chanson, lui dis-je, mais jusqu'ici les fruits se font attendre.

La souplesse, m'explique-t-elle, ne loge pas toujours là où je l'imagine. L'une de ses professeures de danse lui avait confié un jour que l'exercice le plus important pour rester souple n'était pas une posture, mais une visualisation : allongé, les yeux fermés, parcourir chaque muscle, chaque articulation, et les imaginer dans leur forme la plus détendue. Aucune pose absurde à tenir. Juste conscientiser, puis relâcher.

Se relaxer est la clé de la perception. Se détendre, c'est se donner accès au corps et à sa sagesse.

À méditer.

mercredi 24 juin 2026

L'école est finie...

« Tu crois qu’avec ça, j'ai tout dit ? »


Combien de fois, à la veille d'une présentation, le coach en prise de parole en public que je suis a entendu cette phrase ! Je les vois qui me récitent leurs slides avec application, comme on réviserait un oral, l'œil inquiet, à l'affût de l'oubli, de la faute, de la question qui pourrait les coincer ou les prendre au dépourvu.


La plupart des orateurs préparent leurs présentations comme ils prépareraient un examen. Persuadés qu'ils seront là pour être notés, évalués, qu'on les attend au tournant, qu'il s'agit de prouver qu'ils savent. Alors, pour se protéger, ils empilent, ils se couvrent. Ceinture et bretelles ! Ils se rassurent à l'idée de n'avoir rien oublié.


Mais une présentation n'a rien à voir avec vous, ni avec ce que vous avez à dire ou envie de dire. Elle n'a à voir qu'avec ceux qui vous écoutent, et avec ce dont ils ont besoin, eux, pour avancer. Le sujet, ce n'est jamais vous. C'est la salle.


Vous serez jugé, c'est vrai, mais pas sur ce que vous savez. Vous ne serez jugé qu’à l'aune de l'ennui que vous aurez créé ou que vous aurez su éviter.  

lundi 22 juin 2026

La question de Cassandre...

Face à ce que les humains produisent de pire, comment se positionner, comment continuer de vivre sereinement quand tout autour de nous semble être pris d'un vertige de folie et d'absurde ?...

C'est la question de Cassandre. Elle est vertigineuse.

D'abord, voir ne suffit pas. C'est même parfois un fardeau supplémentaire : la lucidité sans levier produit de l'impuissance, et l'impuissance prolongée produit du cynisme, qui est une forme de capitulation intellectuelle déguisée en sophistication. Le premier danger pour "ceux qui voient", c'est de confondre la clairvoyance avec une position, alors que ce n'est qu'un point de départ.

Il existe des défenses, des postures que nous pouvons adopter.

La première est l'ancrage dans des communautés de pensée réelles, pas des bulles de confort idéologique, mais des espaces où la contradiction est possible et bienvenue. La résistance intellectuelle est rarement solitaire, c'est pour cela que je souligne si souvent l'importance de la maîtrise relationnelle : un ami qui pense différemment et qu'on écoute vraiment, une conversation dont on repart moins certain qu'avant de l'avoir commencée… ce sont ces espaces qui maintiennent la pensée en mouvement. 

La deuxième est le refus de jouer sur le terrain adverse. Les systèmes conçus pour capturer l'attention se nourrissent de notre promptitude à la réaction et au soulagement. Ne pas répondre au rythme qu'ils nous imposent est déjà un acte de souveraineté. Choisir de ne pas scroller au réveil, de ne jamais réagir à chaud, de s'informer à une source payante une fois par jour plutôt qu'en continu, d'éteindre les notifications, toutes les notifications, lire un livre ou un texte long jusqu'au bout, autant d'actes minuscules qui font de nous des résistants au système. 

La troisième nous vient des Stoïciens : la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, non pas pour se désengager, mais pour concentrer l'énergie là où elle a une prise réelle. L'action incarnée contre la posture globale et impuissante : aider un voisin, une association, donner de son temps à l'école du quartier, mentorer un jeune collègue.

Dans un système qui monétise l'anxiété et fragmente l'attention, cultiver une vie intérieure dense, une pensée lente, une présence réelle aux autres, c'est en soi une forme de résistance. 

Rien de spectaculaire. 

Mais durable.

Ces trois défenses ont quelque chose en commun : elles demandent toutes un moment d'arrêt avant de pouvoir s'enclencher. On ne choisit pas son groupe, son rythme ou son périmètre d'action dans l'urgence. Il faut d'abord s'en extraire. Il faut d'abord accepter de se taire. C'est précisément là que tout commence et que tout résiste. C'est ce que j'évoquais dans mon dernier post.

vendredi 19 juin 2026

Là où tout commence...

Résister commence par une seule chose, que presque tout autour de nous conspire à empêcher.

Le silence.

Je ne parle pas du silence qui se conçoit comme une absence de bruit, mais du silence comme l'interruption volontaire de tous les flux qui nous entourent. Le silence qui nous invite à cesser d'être alimenté pour commencer à penser.

Ce qui rend cela ardu n'est pas technique. C'est que le silence nous confronte immédiatement à nous-mêmes, et que cette confrontation est inconfortable pour la plupart des gens. Les systèmes dont je parlais hier l'ont bien compris : ils ne nous forcent pas à suivre leurs contenus, mais ils nous offrent une distraction permanente et agréable qui rend le silence superflu, jusqu'à le rendre insupportable.

Ce que le silence rend possible, c'est assez d'espace pour la question : qu'est-ce que je pense réellement, en dehors de ce qu'il m'est donné à penser ? C'est une question déstabilisante. Elle peut mener à découvrir que certaines de nos convictions les plus fermes ne sont que du mimétisme. C'est pourtant le seul point de départ honnête.

De là peuvent naître, dans n'importe quel ordre, la lecture lente, la conversation vraie, le doute méthodique, la pratique contemplative, peu importe la forme, elle est secondaire. La disposition première est toujours la même : consentir à ne pas être rempli pour laisser assez de place à ce qui nous dépasse.



jeudi 18 juin 2026

Autant de bêtise ?....

Si vous êtes comme moi, vous ne comprenez pas comment il est possible, à peine 80 ans après la fin du deuxième conflit mondial, après 68 millions de morts, que les humains continuent de penser que la violence peut résoudre leurs problèmes et leurs différends.
Ceux qui nous dirigent sont-ils à ce point limités ?
Il est bien possible que ce soit le cas et avant de les blâmer pour ce manque criant d'intelligence, il convient de se demander : la bêtise humaine dont parlait si bien Einstein, la qualifiant d'aussi infinie que l'univers, où puise-t-elle sa source ?…
Comment se fait-il que nous connaissions la sagesse depuis des millénaires, mais qu'il nous soit impossible de la mettre en acte ?
La psychologie évolutive nous donne des éléments de réponse. 
Il y aurait trois moteurs principaux :

L'ego défensif. Le premier moteur, c'est le besoin de cohérence interne. Le cerveau humain déteste la dissonance cognitive : il préfère défendre une croyance fausse plutôt que de supporter l'inconfort de se tromper. Ce n'est pas de la bêtise au sens d'un manque d'intelligence : c'est une intelligence mise au service de sa propre protection. Les personnes les plus brillantes y sont souvent les plus vulnérables, parce qu'elles ont plus de ressources rhétoriques pour justifier ce qu'elles refusent de remettre en question.

Le mimétisme tribal. Le deuxième moteur est social. L'appartenance à un groupe a été, pendant la quasi-totalité de l'histoire évolutive humaine, une condition à notre survie. Adopter les croyances du groupe, même si elle sont absurdes, est donc un comportement profondément rationnel à l'échelle tribale. Ce qui ressemble à de la bêtise collective n'est souvent que de la loyauté mal recalibrée : on pense avec son groupe avant de penser par soi-même.

La paresse attentionnelle. Le troisième moteur est cognitif. Le système de pensée rapide, ce que Kahneman appelle le Système 1, est économe et souvent suffisant. La réflexion lente demande un effort que la plupart des situations quotidiennes ne semblent pas justifier. La bêtise naît alors moins d'une incapacité à penser que d'une absence de raison perçue de le faire. Le danger vient quand les enjeux sont réels et que le pilote automatique reste enclenché.

Alors, la bêtise humaine ne surgit pas du néant. Elle plonge ses racines dans ce que nous avons de plus ancien. Elle est, en un sens troublant, un sous-produit de notre désir de vivre. Comprendre n'absout rien. Les guerres, les haines, les violences, les meurtres, ces conséquences terribles ne se dissolvent pas dans cette prise de conscience.

À l'échelle collective, je ne me fais hélas guère d'illusions. Les systèmes qui prospèrent sur notre inattention sont trop bien construits, trop profitables et trop confortables pour leurs bénéficiaires pour céder à la seule lucidité de quelques-uns.

Mais, il y a quelque chose que ces systèmes ne contrôlent pas entièrement : notre intériorité. Ce que je choisis de penser quand personne ne regarde. La qualité de présence que j'apporte à une conversation, à un silence, à un autre être humain. Ce n'est pas rien. C'est même, peut-être, le seul endroit où la résistance est possible sans se perdre soi-même.

Pendant que le monde s'enflamme, et il s'enflamme, encore, commencer par là n'est pas un renoncement. C'est une manière d'être au monde, sobre et probablement la seule qui soit durable. 

Reste à savoir comment cultiver cette intériorité. La réponse, dans mon prochain post, tient en un mot.

mercredi 17 juin 2026

Et si quelque chose ne se passe pas comme prévu ?...

La plupart des orateurs que je vois sont épuisés avant même d'avoir commencé à parler. Ils ne le sont pas par ce qu'ils vont dire, mais par tout ce qu'ils essaient de contrôler avant de le dire.

La salle. L'humeur du N+1 au premier rang. Le silence après une diapositive. Le visage fermé qui ressemble à de l'ennui de celui qui regarde son téléphone. La question piège qu'il faudrait anticiper, la phrase qu'il faudrait placer, le ton qu'il faudrait avoir. Comme si la qualité de leur intervention tenait dans leur capacité à dompter tout ce qui n'est pas eux.

C'est une équation perdue d'avance. Vous ne contrôlerez jamais la salle. Vous ne contrôlerez jamais la fatigue d'untel, l'agacement d'une telle, la réunion difficile qui a précédé la vôtre. Plus vous essayez, plus vous vous épuisez. Plus vous vous épuisez, moins vous êtes présent. C'est cet effort lui-même qui vous trahit.

Il existe un autre point d'appui. Il ne s'agit plus de vouloir changer les circonstances, mais de changer le regard que vous portez sur elles. Décider que vous n'êtes pas la victime de ce qui se passe dans la salle, mais l'auteur de ce que vous y apportez. La distinction change tout dans l'expérience que vous en aurez. Vous cessez de réagir. Vous redevenez maître de votre jeu.

Le paradoxe, c'est que cette posture est plus reposante. Vous n'avez plus à maintenir une vigilance épuisante sur ce qui ne vous appartient pas. Il vous reste un seul périmètre, le vôtre. C'est exactement là que se loge votre présence.

Vous ne deviendrez pas convaincant en cherchant à dominer la salle. Vous avez une chance de le devenir en cessant de croire que c'est ce qu'on attend de vous.

mardi 16 juin 2026

1+1=1 ou 3 ?

C'est une équation banale, sans doute l'une des premières que vous avez apprises à l'école. La base de l'arithmétique : 1+1=2.

L'évidence même. Une vérité universelle que personne ne songerait à questionner.

Sauf que… dans la vie réelle, les choses ne s'additionnent pas comme sur une feuille de papier.

Un nuage plus un nuage ? Un seul nuage, plus vaste, mais unique. 1+1=1.

Une pile de linge posée sur une autre pile de linge ? Une pile de linge. 1+1=1.

Si j'allais plus loin et osais le parallèle avec ma pratique : lorsque deux individus communiquent pleinement, quelque chose naît de leur relation qui transcende les deux êtres en présence, ce quelque chose existe, même s'il est difficile à nommer… 1 + 1 = 3.

L'idée n'est pas de récuser les théorèmes qu'on nous a transmis, mais de cesser de leur laisser le dernier mot, de regarder le monde par notre propre pouvoir d'observation et d'émerveillement, plutôt que par les certitudes héritées.

Car les choses sont rarement ce que nous avons décidé qu'elles devaient être.

lundi 15 juin 2026

Le bouton et le vide...

67 % des hommes ont préféré une décharge électrique à… rien. 


On place un homme seul dans une pièce pendant quinze minutes. Rien à faire, rien pour se distraire, personne à qui parler. Juste lui et ses pensées.

À la sortie, le mot qui revient n'est pas ennui. C'est souffrance.

Alors, des chercheurs ont ajouté un bouton dans la pièce qui délivre une décharge électrique, la même qu'on leur avait fait tester avant, et qu'ils avaient jugée désagréable au point d'être prêts à payer pour l'éviter. Le résultat : 67 % des hommes ont préféré s'infliger cette décharge plutôt que de rester seuls avec eux-mêmes contre 25 % chez les femmes. (Wilson et al., Science, 2014*).

Nous voilà. Nous sommes démunis devant le vide et prêts à la douleur pourvu qu'il se passe quelque chose.

Nous sommes des faiseurs, des êtres d'action. C'est par l'action que nous avons survécu, que les ponts se construisent, que les projets aboutissent, que la Lune a été conquise. Tout ce que l'humanité a de grand est sorti de cette inquiétude, de cet appel au mouvement.

Mais, nous ne sommes pas ce que nous faisons. Avoir perdu le lien avec notre intériorité, pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle produit, n'est pas une bonne nouvelle. Tous les écrans à portée de main ne sont pas le remède à ce malaise : ils en sont la version moderne, le bouton qu'on presse pour ne pas avoir à se rencontrer.

Alors, je propose l'inverse. Fabriquer de l'ennui. S'asseoir, sans bouton, et observer ce qui se met à vivre en nous quand plus rien ne pousse, ne tire, ni ne discute. Écouter ce qui résonne quand on cesse d'agir. Non pour fuir l'action, mais pour qu'elle parte enfin de quelque part.

Le bouton est toujours là. La vraie liberté, c'est de ne pas le presser. 


*Wilson, T. D., Reinhard, D. A., Westgate, E. C., Gilbert, D. T., et al. (2014). « Just think: The challenges of the disengaged mind », Science, vol. 345, n° 6192, p. 75-77.

vendredi 12 juin 2026

C'est ma nature ! Vraiment ?

« Je suis de nature anxieuse. »

La phrase tombe au détour d'une séance, anodine. Celui qui la prononce porte de lourdes responsabilités dans une grande maison. Je l'arrête.
Personne n'est de nature anxieuse. La seule nature qui soit la vôtre, c'est d'être humain. Vous n'en avez pas d'autre. Tout le reste, tout ce que vous prenez pour votre nature, n'est qu'un assemblage de croyances, d'histoires, essentiellement des faussetés que vous vous racontez sur vous-même. Ces croyances vous collent à la peau et finissent par dénaturer votre rapport au monde.

D'autant que personne ne sait vraiment dire ce qu'est l'anxiété. La réponse la plus immédiate : un malaise face au futur, une anticipation catastrophiste, un rapport au lendemain comme désaxé. C'est faux. L'anxiété ne parle pas que de votre futur. Elle parle surtout de votre passé, d'une expérience que vous ne voulez pas voir se rejouer. C'est avant tout le passé qui fabrique l'anxiété. Parce que votre cerveau, lui, fait très bien son travail : il vous protège de ce qui vous a déjà blessé.

Soignez votre rapport à votre passé, à l'histoire que vous vous en racontez, et vous verrez grandir l'appétit que vous avez de votre avenir.
Car s'il est une chose excitante dans nos existences, c'est bien cette page blanche qu'on appelle demain.

jeudi 11 juin 2026

La maintenance la plus importante que vous ne ferez jamais... (ce n'est pas votre voiture.)

Votre cerveau ne travaille pas pour vous. Il travaille malgré vous.

Depuis des millions d'années, cette machine biologique prend, sans vous consulter, toutes les décisions utiles à votre survie. Elle scanne votre environnement en permanence, traque le moindre signal de danger, s'assure que vous vivrez un jour de plus. Un phénomène constant, continu, forgé à une époque où le but du jeu se résumait à ne pas mourir. La vie était plus simple avant l'invention des réseaux sociaux !

Votre cerveau est avant tout une machine à fabriquer de l'action. Il collecte une information, il déclenche une réponse. C'est son génie, mais c'est aussi son talon d'Achille.

Aujourd'hui, nous recevons des tonnes d'informations sur lesquelles nous ne pouvons strictement rien faire. Des guerres lointaines, des catastrophes à l'autre bout du monde, des crises que nous ne maîtrisons pas. Notre cerveau reçoit le signal, cherche l'action à produire et ne la trouvant pas, il tourne à vide, s'épuise et nous avec.

Par quoi commencer pour lui rendre son pouvoir ? Par le plus simple et le plus difficile à la fois. Choisir un moment de la journée où vous ne recevez rien. Pas de fil d'actualité, pas de notifications, pas de podcast en bruit de fond. Juste vous et ce qui vous entoure physiquement. 

Dix minutes suffisent. 

Ce n'est pas de la méditation, ce n'est pas du bien-être : c'est de la maintenance

Vous rendez à votre cerveau les conditions pour lesquelles il a été conçu : traiter ce qui est là, devant vous, ici et maintenant.

mercredi 10 juin 2026

Le développement personnel, et si ça ne marchait pas ?

Il faut avoir le courage de regarder le bilan en face. Depuis trente ou quarante ans, des milliards ont été dépensés en séminaires, en workshops, en retraites, en méthodes censées nous rendre plus alignés, plus sereins, plus "congruents avec nos valeurs". Des salles entières en extase un vendredi soir. Deux semaines plus tard, rien. La même personne, les mêmes schémas, la même difficulté à être au monde. Le moment est peut-être venu d'accepter le constat : ce truc ne marche pas.

C'est comme si quelqu'un vous disait : "Tu vois flou ? J'ai inventé un truc formidable", et qu'il vous mette un micro dans l'oreille. Ça ne marche pas. Ce n'est pas le bon dispositif. Le jour où quelqu'un a inventé les lunettes, le problème a cessé d'exister. Plus personne ne cherche. On voit net, point final.*

Peut-être faut-il accepter d'autres hypothèses. Peut-être que ce qu'on cherche, cet état de plénitude intérieure stable, livré clés en main par un gourou ou un week-end immersif, n'existe pas.

Mais ça ne veut pas dire qu'il faut arrêter de travailler sur soi. Ça veut dire qu'il faut le faire autrement. Le vrai sujet n'est pas de vous changer, vous. C'est de changer votre rapport au monde : la façon dont vous prenez la parole, dont vous écoutez, dont vous occupez l'espace d'une relation. C'est là, dans cet entre-deux, entre soi et les autres, que quelque chose peut réellement bouger.

C'est ce que je fais depuis deux décennies. Pas de magie, pas de promesse d'extase. Une compétence voulue, un processus compris et une pratique régulière, autour de la communication, de la prise de parole et de la relation. Quand on s'y tient, oui, ça marche. Non pas parce qu'on a trouvé la lumière, mais parce qu'on a fini par trouver les bonnes lunettes !


*J'ai piqué cette métaphore et cette idée de post au neuroscientifique Albert Moukheiber que j'ai vu en conférence récemment et dont je recommande chaudement le travail !... 

mardi 9 juin 2026

Travailler à devenir libre...

La vie a une étrange façon de nous révéler là où nous ne sommes pas encore libres.

Elle place sur notre chemin des personnes, des comportements, des circonstances qui nous irritent, nous blessent ou nous mettent en colère. Être humain, c’est aussi cela : chacun d’entre nous est parfois touché, déstabilisé, débordé. Il n’y a rien d’anormal à cela.

Ces réactions ont quelque chose à nous apprendre.

Ce qui souffre, ce qui se sent offensé ou menacé, n’est pas la partie la plus profonde de nous-mêmes. C’est notre ego, notre personnalité, l’image que nous avons construite de qui nous sommes. Chaque fois que nous jugeons, blâmons, critiquons, nous plaignons ou cherchons un responsable à notre inconfort intérieur, nous nous plaçons dans une position de victime.

Ce n’est ni une faute ni un défaut moral. C’est simplement une tendance humaine.

Pourtant, cette posture a un coût. Elle revient à attribuer à quelqu’un d’autre un pouvoir sur notre état intérieur. En accusant une personne d’être la cause de notre colère, de notre frustration ou de notre souffrance, nous lui accordons implicitement une autorité sur notre paix, notre équilibre et notre bien-être.

Or cette idée est trompeuse.

Bien sûr, les actes des autres peuvent nous affecter. Bien sûr, certains comportements sont inacceptables et ne doivent pas être excusés*. Mais, sauf lorsqu’il s’agit d’une menace réelle pour notre intégrité physique, ce qui nous bouleverse le plus profondément révèle souvent quelque chose qui existe déjà en nous : une insécurité, une blessure, un sentiment de manque, une peur ou une fragilité encore inexplorée.

Ainsi, lorsque quelqu’un nous met en colère, il est possible de voir la situation autrement. Non plus comme une preuve de ce que l’autre a fait de mal, mais comme une occasion de découvrir ce qui, en nous, demande encore à être compris, accepté ou guéri.

La véritable liberté commence lorsque nous cessons de rendre les autres responsables de notre état émotionnel.

À partir de là, nous retrouvons notre pouvoir. Nous cessons de subir nos réactions pour en devenir les observateurs. Nous devenons capable de répondre plutôt que de réagir. "Response able" - Responsable. Nous assumons la responsabilité de notre monde intérieur. 

Nous découvrons peu à peu qu’aucune circonstance extérieure ne peut nous enlever ce qui constitue notre liberté fondamentale.


* Ce post n'a pas pour objet de nier la responsabilité qui incombe aux auteurs de comportements toxiques et harcelants, ni de minimiser les injustices terribles et réelles subies chaque jour par des innocents. La responsabilité de nos réactions et la responsabilité des actes d'autrui sont deux choses différentes. Les deux peuvent coexister. 


lundi 8 juin 2026

Entre vous et votre pantalon !

Une règle que je ne transgresse jamais : ne jamais porter de pantalon dit « skinny », « slim », « étroit ». Et un aveu qui va avec : je n'arrive pas à rester détendu en présence de quelqu'un qui en porte. C'est plus fort que moi. Quelque chose en moi se contracte, comme par sympathie.

Longtemps j'ai cru à une lubie. C'en est une, sans doute. Mais, il y a dessous une vérité que le théâtre m'a apprise et que la scène vérifie chaque soir : mon corps lit le corps de l'autre. Devant une silhouette entravée, un tissu qui fige les jambes, interdit l'enjambée, refuse qu'on s'accroupisse à hauteur d'enfant, mon propre système nerveux épouse la contrainte. La tension de l'autre devient la mienne. On ne se détend jamais tout à fait près de quelqu'un qui ne peut pas respirer dans son pantalon !

Car la présence, c'est aussi le costume. Le théâtre l'a toujours su : le costume n'est pas une décoration posée sur l'acteur, c'est un outil qui le transforme. Mettez à quelqu'un les bottes d'un roi et sa démarche change avant même qu'il ait parlé. La recherche a fini par nommer ce que les comédiens pratiquent d'instinct, c'est l'enclothed cognition : le vêtement ne modifie pas seulement le regard des autres, il modifie l'état intérieur de celui qui le porte. On ne joue pas pareil selon ce qu'on a sur le dos. On ne vit pas pareil.

C'est là que le pantalon étroit commet son méfait. Il ampute l'ancrage. La présence se joue d'abord dans les jambes : sentir le sol, planter ses appuis, respirer jusque dans le bassin, pouvoir s'avancer vers l'autre d'un grand pas franc. Le skinny vous vole tout cela. Il raccourcit la foulée, verrouille l'assise, interdit le geste ample. Pire : il vous rappelle sans cesse à vous-même. Il pince, il serre, il réclame une part de votre attention et cette part-là, vous ne l'avez plus pour l'autre. Or la présence n'est rien d'autre que de l'attention rendue disponible. Un vêtement dont on a conscience est un vêtement qui vous retient en vous.

D'où ma recommandation, et c'est la seule règle qui vaille : le confort vestimentaire doit primer. Toujours. Le confort, à y regarder de près, c'est une affaire d'espace : il faut un espace entre le corps et le vêtement. Cet espace est celui du confort, mais il est surtout celui du mouvement, et le mouvement, c'est la vie.

Le pantalon étroit abolit cet espace. Il colle, il épouse, il supprime le jeu, au sens où l'on parle du jeu d'une mécanique, ce léger vide sans lequel rien ne tourne. Plus d'espace, plus de mouvement ; plus de mouvement, plus de vie qui circule. Le tissu devient une seconde peau qui ne respire pas, et l'on finit par retenir son corps comme on retient son souffle.

Offrez-vous cet espace, au contraire, et tout se remet à bouger : la foulée s'allonge, le bassin respire, le geste retrouve son ampleur. Vous oubliez votre vêtement, et c'est précisément quand on l'oublie qu'il fait bien son travail. Le bon costume disparaît pour ne laisser que vous, libre de vos mouvements, donc disponible à l'autre. Car l'élégance vraie n'a jamais été d'être bien habillé. C'est d'être assez libre dans ses habits pour ne plus y penser, et n'offrir à celui qui vous fait face que votre présence entière.

vendredi 5 juin 2026

Créer des liens...

En écho au billet d'hier, cette phrase d'Irvin Yalom, le psychothérapeute, qui prolonge exactement celle de Cyrulnik : "le lieu de la guérison, c'est la relation".

Voilà deux hommes qui ont passé leur vie penchés sur l'âme humaine, qui pointent le même endroit. Le bonheur s'y loge, dit l'un. La guérison aussi, dit l'autre. La relation n'est donc pas un agrément de l'existence, une douceur en plus : elle en est le terrain même. La relation est une nécessité, pas une option.

Voici ce que cela change : si la relation est à ce point vitale, alors la comprendre et la travailler n'est plus un luxe. C'est prendre soin de l'essentiel. Or, et c'est toute mon affaire (mon combat ?), la maîtrise relationnelle n'est pas un don tombé du ciel, réservé à une élite. Elle s'apprend, se développe, se renforce. C'est comme un muscle ou un instrument sur lequel faire ses gammes.

Le bonheur et la guérison logent dans le lien. 

Autant apprendre à le tisser.





jeudi 4 juin 2026

Savoir ce qu'est le bonheur...

J’écoute Boris Cyrulnik dans une interview radiophonique. Il dit : le bonheur, c’est la relation et le sens. 

Rien d’autre, pas la performance, pas la réussite, pas l’argent, pas la possession.


La relation et le sens.


Depuis, je reviens souvent à cette phrase dans mes moments de doute, quand je ne sais plus très bien ce qu’il faudrait faire pour avancer, quand il est compliqué d’être humain…


Quelle relation est-ce que je nourris ? Le sens que je donne à ma vie ?


Le brouillard se lève un peu.


Avec qui ? Pour quoi ?


Le reste suit.



Invité de 8h20 — Le Grand Entretien, sur France Inter, le jeudi 16 avril 2026.

vendredi 29 mai 2026

Une trace dans l'infini...

Hier, je comptais les années. Vingt-sept de sommeil, onze de travail, une sur les toilettes, et au bout du compte, quinze ans à peine qui nous appartiennent vraiment. J'avais laissé la question ouverte : où planter son drapeau dans ce petit territoire ?

Il y a une autre façon de regarder le problème, et elle ne parle plus de durée. Elle parle de ce qui reste, mais pas pour nous, après nous.

L'anthropologue Ernest Becker, prix Pulitzer en 1974 pour Le Déni de la mort, partait d'un constat sans concession : l'homme est le seul animal qui sait qu'il va mourir, et ce savoir lui est insupportable. Pour le tenir à distance, dit-il, chacun se lance, souvent inconsciemment, dans ce qu'il appelait un projet d'immortalité. Écrire un livre, fonder une famille, bâtir une œuvre, transmettre un métier. Créer ou rejoindre quelque chose dont on pressent qu'il nous survivra. Non par vanité, mais par besoin que notre passage sur Terre ait pesé quelque chose, que la mort ne réduise pas tout à zéro.

Le tableau d'hier peut alors se lire autrement. Les quinze années « qu'il nous reste » ne se mesurent plus seulement à ce qu'on en ressent sur l'instant, mais à ce qu'elles laissent derrière nous. Une heure passée à apprendre quelque chose à quelqu'un n'occupe pas plus de temps qu'une heure passée sur TikTok, mais elle ne pèse pas le même poids une fois qu'on n'est plus là pour la vivre.

Nous voici, justement, à un moment singulier de notre histoire. Nous vivons à l'ère où la machine produit de la trace à l'infini : des textes, des images, des mélodies, par millions, sans fatigue et sans fin. Becker pensait que nos projets d'immortalité nous distinguaient des bêtes. Il faut désormais ajouter : ils nous distinguent aussi de la machine. Plus la production automatique devient abondante, plus l'empreinte d'une présence réelle : une voix qui a vraiment vécu ce qu'elle nous raconte, une transmission qui passe d'un être à un autre, tout cela redevient rare, et donc précieux.

C'est peut-être la vraie réponse à la course contre le temps. On ne la gagne pas en grattant quelques mois sur le sommeil ou nos trajets professionnels. On ne la gagne pas non plus en rêvant d'éternité, Becker, comme les Anciens, savait qu'une vie infinie se viderait de son sens. On la gagne en logeant, dans ces quinze ans, quelque chose qui nous dépasse. 

Pour que le peu de temps qui est nôtre continue de travailler quand nous ne serons plus là pour le compter. 

N'est-ce pas là aussi ce pourquoi ce blog est là sous vos yeux ?

jeudi 28 mai 2026

Le temps qu'il nous reste...

Vous pensiez avoir le temps. Une vie, c'est tout de même quelque chose. Puis viennent les chiffres, qui nous ramènent à une réalité un peu triste, un peu déconcertante. La vie n'est pas courte. Mais elle n'est pas longue non plus.

Sur vos quatre-vingts ans, à peine quinze vous appartiennent vraiment. Le reste est déjà pris, réparti, réservé avant même d'avoir été vécu.

Vingt-sept ans passés à dormir. Onze ans à travailler. Six ans à cuisiner et à manger, cinq ans coincé dans les transports ou dans le trafic, quatre ans à faire des courses et à vous débattre avec la paperasse, trois ans dans votre salle de bains et pour les autres tâches ménagères. Ajoutez-y trois ans de petite enfance dont vous ne vous souvenez pas, trois années d'école, un an alité par la maladie, et un an, oui, un an, assis sur vos toilettes.

Faites le compte. Ce qui reste tient dans une décennie et demie. Quinze ans de vie pleinement à vous : pour aimer, créer, regarder le ciel, ne rien faire qui serve à quelque chose.

La leçon n'est pas de courir plus vite pour gratter quelques mois sur le sommeil ou le trafic. Ce serait passer à côté. La leçon, c'est que ces quinze années ne se trouvent pas dans une colonne séparée du tableau. Elles sont cachées dans les autres. Un repas peut être du temps perdu ou le meilleur moment de la journée. Un trajet, une corvée ou une parenthèse. La qualité de présence que vous mettez dans les vingt-sept ans transforme ce décompte.

Le temps qui vous appartient n'est pas celui qui reste. C'est celui qui vous voit vivant et présent.

mercredi 27 mai 2026

"More human than human"

« Plus humain que les humains. » Dans le film culte "Blade Runner", c'était le slogan de la Tyrell Corporation pour vendre ses androïdes. Une promesse industrielle : fabriquer des êtres plus humains que les humains eux-mêmes.

Quarante ans plus tard, la phrase a changé de camp. Elle ne décrit plus ce que la machine doit devenir. Elle décrit ce que nous, humains, devons aspirer à être.

Face à une intelligence artificielle qui surpassera bientôt l'humain sur presque tous les terrains techniques, notre seule stratégie individuelle tient en une ligne : devenir des experts en humanité. Maîtriser de façon souveraine ce qui restera, par construction, hors d'atteinte de l'IA.

Négocier un désaccord. Convaincre une salle. Embarquer une équipe. Tenir une scène quand tout vacille. Faire rire un comité exécutif. Inspirer confiance en trente secondes, dans le corps, dans la voix, dans le regard. Tout cela est humain, et le restera pour toujours.

Plus votre expertise en humanité sera puissante, plus votre valeur sera intacte dans les années qui viennent. Le reste sera absorbé.

La question n'est donc plus « comment je m'adapte à l'IA ? ». Elle est : « qu'est-ce que je travaille aujourd'hui qui me rendra humainement irremplaçable demain ? »

"Captiver & Convaincre". "Crever l'écran". "Winning Hearts and Minds".

Ces compétences ne sont plus des soft skills. Ce sont, désormais, les hard skills du siècle.

C'est par là qu'il faut commencer.




mercredi 20 mai 2026

Devenez Maestro du PowerPoint



La bonne réponse à la question posée par le post d'hier tient en une phrase que Robert Gaskins, l'inventeur de PowerPoint, avait pitchée à Bill Gates en 1987 avec deux mots précis, modestes, presque désarmants : il avait conçu PowerPoint pour produire des aides visuelles

Les mots comptent parce qu'ils disent exactement ce que personne ne fait. Une aide, par définition, est subordonnée. Elle est au service de quelqu'un, votre auditoire, à qui vous vous adressez. 

Vos slides devraient être là pour ceux qui vous écoutent. Et pour eux seulement.

Une aide n'occupe pas la scène, elle l'éclaire. Voilà pourquoi quatre-vingt-quinze pour cent de ce qui se projette aujourd'hui dans les salles de réunion du monde n'est pas une aide visuelle : c'est un concurrent. Un concurrent que vous avez vous-même installé derrière vous et qui crée une distraction mortelle pour l'intérêt que votre auditoire vous portait jusque-là !

Mort par PowerPoint, donc, et la mort, ici, n'est pas une métaphore, c'est devenu un protocole.

Trois critères, et trois seulement, distinguent une vraie aide visuelle de tout ce qui est projeté de nos jours. 

Le premier : elle montre ce que la parole ne peut pas dire. Un graphique de tendance, une photographie, un schéma, une carte, un visage, un avant-après. Tout ce qui appartient au régime du visible et qui, traduit en mots, perdrait son évidence ou exigerait trois minutes d'explication poussive là où l'œil comprend en une seconde. Le test est imparable : si ce que vous projetez peut être dit à l'oral, ce n'est pas une aide visuelle, c'est un prompteur. Pire, un prompteur affiché en grand derrière vous, lu par tout le monde plus vite que vous ne le prononcez. Qui transforme votre prise de parole en lecture à voix haute d'un document que l'auditoire aurait pu lire seul, en silence, en deux fois moins de temps.

Le deuxième critère : elle se lit instantanément. Deux secondes, trois maximum, puis l'œil revient à vous. L'attention humaine est un budget fini, et chaque seconde passée à déchiffrer votre slide est une seconde qui ne vous écoute pas. D'où la règle, d'une simplicité enfantine et pourtant jamais respectée : un seul message par diapositive, exprimé visuellement, et non sept bullet points qui sont en réalité sept diapositives mal déguisées en une seule. 

Le troisième critère, le plus oublié, le plus puissant : elle disparaît quand elle a fini d'aider. L'écran noir, la touche B, la diapo noire entre deux moments visuels, ce sont des outils essentiels que presque personne n'utilise, parce que personne n'a appris qu'une image qui reste affichée continue de capter le regard, même quand l'orateur est passé à autre chose. Une aide visuelle bien conçue apparaît au moment précis où elle aide, et s'efface au moment précis où elle cesse d'aider pour commencer à parasiter. 

Alors la prochaine fois que vous ouvrez PowerPoint, posez-vous la seule question qui compte : ce que je m'apprête à projeter aide-t-il ceux qui écoutent à mieux comprendre ce qui est dit, ou le remplace-t-il ? Si c'est la seconde réponse, fermez le logiciel. 

Vous savez désormais ce que personne autour de vous ne sait. À vous d'en faire quelque chose demain matin ! 

Tout le monde me dit ne plus supporter tous ces tunnels de slides soporifiques, mais ce sont exactement les mêmes que je vois le lendemain s'y engouffrer ! Que le changement commence par vous.


PS : Ces trois critères sont issus de la deuxième partie de « Captiver et Convaincre ». Si le sujet vous intéresse pour vos équipes, je suis joignable en MP.

mardi 19 mai 2026

Toujours plus de morts par PowerPoint




Il y a quelque chose de touchant à observer, dans une salle de réunion, un cadre supérieur diplômé d'une grande école, salaire à six chiffres, lancer son fichier .pptx avec la même assurance qu'un pilote de ligne enclenche son pilote automatique. « Business as usual». Il fait ce que tout le monde fait. 

C'est exactement le problème. 

Demandez autour de vous à quoi sert PowerPoint. Vraiment, faites le test à la machine à café, au prochain dîner, dans l'ascenseur. La réponse arrivera, unanime, désarmante de candeur : « à faire des présentations ».

Voilà. 

Quarante ans d'existence de ce logiciel, des milliards de slides projetées sur la planète, des trillions de bullet points alignés, tous au cordeau, et le consensus mondial tient en quatre mots. 

Quatre mots qui sont tous faux. 

Une présentation, ce n'est pas un fichier. Ce n'est pas une succession de diapositives. Ce n'est pas un PPT qu'on lit à voix haute en tournant le dos à son public. 

Une présentation, c'est un être humain qui parle à d'autres êtres humains. 

Vous êtes la présentation.

Le drame n'est pas culturel, il est mimétique. On utilise PowerPoint comme les autres l'utilisent, c'est-à-dire mal, parce qu'on n'a jamais vu personne l'utiliser autrement. Comme tout le monde fait pareil, personne ne s'aperçoit que tout le monde se trompe. Le résultat, on le connaît : des slides surchargées que l'orateur lit de dos pendant que l'auditoire les lit de face, plus vite que lui, ce qui produit ce moment exquis où quinze personnes ont fini la diapo 8, pendant que le malheureux en est encore à introduire le sous-titre. 

Alors revenons à l'origine du désastre. À quel usage Robert Gaskins, l'ingénieur qui a inventé PowerPoint dans une petite boîte appelée Forethought, destinait-il son logiciel quand il l'a vendu à Bill Gates en 1987 ? Pas à faire des présentations, non. Cela existait déjà : on appelait ça parler. Il a pitché tout autre chose à Gates, quelque chose de bien plus modeste, bien plus précis, et bien plus honnête. Quelque chose qui, si chacun s'en souvenait avant d'ouvrir son fichier .pptx, épargnerait à l'humanité des millions d'heures de souffrance hebdomadaire et autant de scolioses naissantes.

Vous pensez avoir la bonne réponse ? Donnez-la moi en commentaire !

Indice : ça n'a rien à voir avec une salle de réunion, encore moins avec un comité de direction, et l'inventeur s'est lui-même excusé publiquement de l'usage que l'humanité avait fait de son invention. 

À vos claviers. 

La révélation (!) demain matin !

lundi 18 mai 2026

Cachez ces narines que je ne saurais voir...

 



Regardez les trois photos ci-dessus. Vous n'avez pas besoin d'explication, la démonstration saute aux yeux. Pourtant, neuf personnes sur dix qui prennent la parole en ligne se présentent dans la première configuration, le visage qui remplit le cadre, les épaules coupées, le menton qui flotte près du bord supérieur. Cette distance-là, en présentiel, est habituellement réservée à ceux qu'on embrasse ! 

C'est la distance intime, celle qu'Edward T. Hall situait entre zéro et quarante-cinq centimètres, celle du chuchotement, de la confidence et du contact physique imminent. Imposée à un client en rendez-vous ou à un auditoire de quinze personnes, elle produit un malaise diffus que personne n'identifie, mais que tout le monde ressent : on est trop près de vous, on ne sait plus où regarder, votre visage devient un paysage scruté pli par pli au lieu d'être un signal au service d'un propos.

La bonne distance, c'est la troisième photo, à la limite la seconde. Cadrage poitrine, buste dégagé, mains qui peuvent entrer dans le champ quand elles racontent quelque chose. Bref, ce que Hall appelait la distance sociale, celle de la réunion professionnelle, de l'entretien, de la prise de parole devant un groupe restreint. À cette distance, votre gestuelle redevient lisible, votre respiration redevient visible, votre présence cesse d'être un gros plan involontaire pour redevenir une adresse. C'est là que tout se joue : en ligne, votre présence repose sur trois canaux : le visage, la voix, le geste. Coupez le geste, ramenez le visage à un format passeport collé contre la lentille, et il ne vous reste plus que la voix pour exister. Vous venez de diviser votre présence par dix. Vous l'avez fait sans le savoir, parce que l'ordinateur est posé sur le bureau, que la caméra est là où elle est, et que personne ne vous a jamais dit qu'il fallait reculer.

Reculez.

Quarante à soixante centimètres de plus, parfois davantage. Surélevez la machine pour que la caméra soit à hauteur de vos yeux et non en contre-plongée sur votre menton. Si l'écran devient trop loin pour être lu, branchez un second écran, agrandissez la police, ou imprimez vos notes. On s'arrange toujours avec la logistique, on ne s'arrange jamais avec une présence amputée. Ce micro-réglage, qui prend trois minutes à mettre en place une fois pour toutes, change radicalement ce que vos interlocuteurs perçoivent de vous : un orateur posé dans son espace, qui occupe son cadre, dont le corps participe au discours. Pas un visage écrasé contre une vitre.

La puissance des outils n'a jamais activé la présence de personne. C'est l'inverse. 

La première décision qui sépare ceux qui captivent en ligne de ceux qui s'y épuisent (et nous épuise !) tient dans un geste aussi banal que de reculer sa chaise.


vendredi 15 mai 2026

Un, deux, trois ?...

La musique…

Combien de fois me suis-je retrouvé devant un morceau à me demander où était le premier temps, le second, où placer l’accent ?… Toutes ces questions théoriques. Elles ne m’ont jamais empêché de faire de la musique. Mais elles ont souvent laissé un léger goût amer. La sensation de ne pas entendre totalement. Pas correctement. Pas “comme il faudrait”.

Puis, avec le temps, une évidence apparaît : la musique ne dépend jamais que des oreilles qui l’écoutent.

Les seuls moments où il devient réellement important d’entendre ce que les autres entendent, ce sont ceux où nous devons jouer ensemble. Là, oui, il faut se rejoindre et trouver un terrain commun. Il est important de respirer au même endroit et de respecter les conventions.

Mais, pour tout le reste… faites comme il vous plaît.

Que votre premier temps soit là où vous avez envie qu’il soit.

Les autres et leurs conventions n’ont de valeur que lorsqu’ils nous enrichissent, nous ouvrent des portes et nous permettent d’aller plus loin.

S’ils vous donnent surtout le sentiment de ne jamais être à la hauteur, alors il est peut-être temps de changer de crémerie.





jeudi 14 mai 2026

Voyages, voyages...

Nous voyageons de plus en plus et nous découvrons de moins en moins.


Rome est une ville magnifique. C’est vrai.

Le Colisée est impressionnant. La fontaine de Trevi l’est aussi. Le Vatican est à couper le souffle.

Pourtant, au milieu de ces foules compactes, de ces milliers de téléphones levés, de ces selfies identiques pris exactement au même endroit, une question a fini par surgir dans mon esprit :


Qu’est-ce que voyager réellement ?


J’étais à Rome ces derniers jours pour travailler.

J’en ai profité pour y rester un peu avec ma femme qui découvrait la ville. Je regardais tous ces gens consommer les monuments comme on coche des cases. À la façon de travailleurs épuisés du « métro, boulot, dodo », pour eux c'était « voir, photographier, poster ». Puis passer au monument suivant, à la prochaine adresse.


Mais que voit-on encore lorsque tout a déjà été vu ?

Que ressent-on lorsque chaque angle de vue a déjà été photographié des millions de fois ?


Le tourisme de masse ressemble parfois à une étrange tentative de validation collective.

Nous allons là où les autres sont allés pour reproduire les images qu’ils ont eux-mêmes reproduites.


Le vrai voyage est ailleurs. Il faut qu’il soit ailleurs.


Il commence peut-être précisément lorsque le confort disparaît un peu, lorsque nous ne maîtrisons plus totalement, lorsque nous nous retrouvons dans un endroit où nous ne comprenons pas bien la langue, où nous risquons une panne, une erreur, une mauvaise rencontre ou, au contraire, une rencontre qui nous bouleverse.


Voyager, ce n’est peut-être pas que changer de décor. C’est aussi accepter d’être déplacé intérieurement, de se retrouver désorienté. 


Certains traversent la planète sans jamais quitter leurs habitudes, leurs certitudes ou leur petit personnage social. D’autres vivent une aventure à quelques centaines de kilomètres de chez eux parce qu’ils acceptent enfin de regarder vraiment. 


Je crois que les voyages les plus intéressants sont ceux qui portent la trace du désir singulier de quelqu’un et non pas ceux dictés par les algorithmes, les tendances ou les « must see ».


Si votre voyage est le vôtre, s’il raconte quelque chose d’intime, d’étrange, de risqué ou de profondément humain… alors oui, peut-être aurai-je envie de voir vos photos.


"Shout out" à mon frère Pierre-Olivier et à mon cousin Julien qui revient d’Afrique, qui eux, semblent vivre ce type d’expérience où le voyage redevient une aventure humaine plutôt qu’une consommation de lieux et d’images ainsi qu'à mon ami de toujours, Lionel, qui m’a plus d’une fois emmené dans des voyages de ce genre dans lesquels jamais je ne me serais lancé sans son énergie et son appétit de vie…

mercredi 13 mai 2026

Sérieusement, du vinyle ?

Une bonne fois pour toutes : le son d’un disque vinyle n’est pas « meilleur ».

Je sais que cette phrase ressemble à un blasphème pour certains.
Et pourtant…

Le vinyle est une technologie née dans les années 20. Une invention magnifique pour son époque, révolutionnaire même. Mais, aussi une technologie mécanique, fragile, limitée, capricieuse.
Du souffle. Des craquements. Une dynamique réduite. Une sensibilité aux vibrations, à la poussière, à l’humidité, à l’usure. Une pointe qui frotte physiquement dans un sillon. Archaïque !

Malgré cela, beaucoup continuent d'affirmer que “ça sonne mieux”.

Pourquoi ?

Parce que l’être humain confond très souvent qualité et sensation.

Le vinyle ne sonne pas plus fidèle. Il apporte une couleur, une déformation et même une patine. Une forme de nostalgie acoustique. Cette nostalgie est bien réelle, mais elle ne caractérise pas un meilleur son. Loin de là !

Ce qui est fascinant, c’est que nous faisons exactement la même chose dans nos vies professionnelles.

Dans mes formations à la prise de parole, je vois des personnes s’accrocher à des façons de communiquer anciennes, rigides, parfois inefficaces… simplement parce qu’elles leur semblent « plus sérieuses », « plus professionnelles », « plus authentiques ».

Comme le vinyle.

On confond souvent l’habitude avec la vérité. L’ancien avec le meilleur. Le familier avec le performant.

Combien de dirigeants continuent à parler avec une voix monocorde parce qu’on leur a appris qu’il fallait “rester sobre” ?
Combien de présentations interminables survivent simplement parce que “c’est comme ça qu’on a toujours fait” ?
Combien de personnes pensent encore qu’être crédible signifie gommer toute spontanéité, toute émotion, toute présence vivante ?

Là aussi, il y a du souffle. Des craquements. Des parasites.

Et pourtant, certains y voient de « l'authenticité ».

Attention : je ne critique ni le vinyle… ni le passé.
Je comprends parfaitement le plaisir presque sensuel qu'il y a à poser un disque sur une platine. Comme je comprends le charme d’un vieux micro Neumann, d’une caméra super 8 ou d’un carnet papier.

Mais, il faut distinguer deux choses :
ce qui nous touche… et ce qui est objectivement meilleur.

Le danger commence lorsque la nostalgie devient une idéologie, parce qu’alors, nous cessons d’évoluer.

Le monde de la communication est rempli de vinyles : de vieilles méthodes qui résistent au changement, des codes morts maintenus juste parce qu'ils marchent, de postures poussiéreuses qui ne donnent que l'illusion du sérieux.

Pendant ce temps, les êtres humains, eux, attendent autre chose. Ils veulent de la présence, du relief, une vibration réelle, quelque chose qui soit vivant. Vraiment vivant !

Cela ne vient jamais d’une vieille technologie qui nous rappelle à nos anciennes amours.

Cela vient toujours d’un être humain qui ose être là.