jeudi 24 septembre 2026

Ce que nous perdons en présence...

En 2012, un smartphone tenait dans la poche et servait encore, la plupart du temps, à passer nos coups de fil. Le streaming musical commençait à peine à remplacer l'achat d'un album, YouTube n'avait pas encore de recommandation algorithmique dominante, et une lettre manuscrite, même rare, restait un objet qu'on attendait vraiment. Quatorze ans plus tard, l'IA générative rédige, compose, illustre et répond à la place de qui le lui demande, les réseaux sociaux ont cessé d'être un espace de partage pour devenir un flux ininterrompu, calibré pour retenir l'attention plus que pour la satisfaire, et le monde entier, ses images, ses réponses, ses musiques, tient dans une poche, accessible en une seconde.

Ce basculement n'est pas seulement technologique. Il est sensoriel. Recevoir une lettre de l'être aimé, quand j'étais adolescent, supposait une attente, la reconnaissance immédiate de son écriture adorée sur l'enveloppe, attendre avant de l'ouvrir, attendre encore un peu, puis le silence et le calme pour la lire. Cette attente donnait à cette lettre toute sa valeur : le plaisir me venait autant de l'attente que du contenu. Aujourd'hui, un message arrive en une seconde et en appelle un autre presque aussitôt, la vitesse a remplacé l'attente, et avec elle une part du ressenti qu'elle produisait.

Il en va de même pour la musique. L'enregistrer soi-même, en 2012, sur un quatre-pistes ou un ordinateur poussif, demandait du temps, des erreurs, une écoute patiente de ses propres imperfections. Ce processus lent créait un attachement particulier à l'album une fois fini. La production musicale assistée par IA promet aujourd'hui un résultat en quelques minutes, voire secondes, techniquement irréprochable et retire, avec la lenteur, une bonne part du sentiment et du plaisir de fabrication.

Le point commun entre ces deux exemples n'est pas la nostalgie d'un monde plus simple. C'est la disparition progressive de la friction. Or la friction, celle du temps qui passe avant de recevoir, celle de l'effort qui précède la réussite, celle de ne pas avoir accès à tout, tout de suite, n'est pas une mauvaise chose. Elle est la matière même dont sont faits certains de nos ressentis les plus profonds. Vouloir supprimer cette friction au nom de la commodité n'appauvrit pas seulement notre patience : cela érode sournoisement la texture même de nos émotions.

Rien de tout cela n'appelle un retour en arrière, ni un rejet des outils qui rendent tant de choses possibles aujourd'hui. Cela appelle une vigilance : celle de choisir, consciemment, où laisser un peu de lenteur survivre, pour que certains ressentis continuent d'exister.

Lire des livres, écouter un album en entier dans son canapé, écrire une lettre avec un stylo-plume et du beau papier, marcher très lentement dans une rue inconnue et observer, planter un arbre... 

"Regarder la vie, tant qu'il y en a !"

mardi 8 septembre 2026

L'absence d'une guêpe

Il y a eu des dizaines de dîners comme celui-là, l'été, sur cette même terrasse, dans la Drôme.

Mon père vit aujourd'hui dans la maison de son père. Un jour, j'y vivrai à mon tour. Trois générations auront alors dîné sur la même terrasse, regardé les mêmes montagnes, entendu les mêmes cigales, vu tomber la même lumière sur les collines.

La Drôme est mon pays natal, la Toscane française, comme j'aime le dire à ceux qui ne la connaissent pas. Ses champs de lavande et de blé, ses vignes, ses routes de pierre, les contreforts du Vercors, l'Ardèche au loin. Ces paysages ne me sont pas seulement familiers : ils sont ma famille. Ils vivent en moi.

Ce soir-là, nous dînons avec ma femme, mon père et sa compagne. Un dîner comme il y en eut tant d'autres.

Et puis l'un de nous le remarque.

Il n'y a pas de guêpes.

Pas une.

Nous regardons autour de nous : pas d'insectes non plus. Soudain leur absence devient immense.

Car les guêpes ont toujours été là. Elles font partie de mes souvenirs d'été aussi sûrement que les cigales, les melons et la chaleur des pierres après le coucher du soleil. Ces invitées encombrantes dont personne ne voulait vraiment, mais dont nous nous accommodions. Elles tournaient autour de la table dans cette danse erratique, presque ivre, inspectaient un morceau de jambon, une tranche de melon. Nous les chassions d'un revers de main. Elles revenaient. Nous pestions, nous riions. Quelqu'un finissait par sortir un piège ou une soucoupe. Elles faisaient partie du tableau, de l'été, de nos vies.

Ce soir-là, elles manquaient à l'appel.

C'est alors que m'est revenue une sensation précise, éprouvée autrefois en lisant certains romans de science-fiction, ces récits où l'humanité avait mal tourné, où quelque chose d'irréversible s'était produit avant même le début de l'histoire. Les personnages continuaient de vivre, de manger, d'aimer, mais le monde n'était plus tout à fait le monde. Les survivants se souvenaient d'un temps où les choses étaient différentes : une époque où certaines espèces existaient encore, où les saisons avaient un sens, où chacun pouvait boire l'eau d'une rivière, voir certaines étoiles, respirer dehors sans y penser.

Enfant, j'adorais cette sensation : elle me faisait peur juste ce qu'il fallait. J'entrais pour quelques heures dans un monde devenu étranger, puis je refermais le livre, et je retrouvais le mien.

Ce soir-là, sur la terrasse de mon grand-père devenue celle de mon père, je n'ai pas pu refermer le livre.

Le mot allemand Unheimlich, que Freud a rendu célèbre, désigne précisément cette sensation : quelque chose de connu, quelque chose de familier, devient soudain inquiétant. Heim, c'est la maison, le chez-soi. Heimat, le pays natal, la terre à laquelle nous appartenons. Unheimlich, c'est lorsque le familier cesse de l'être tout à fait, lorsque quelque chose, au cœur même de ce qui devrait être chez nous, nous devient étranger.

C'est exactement ce que j'ai ressenti.

Tout était là : la maison, la terrasse, les collines, le repas, mon père, la lumière du soir. Pourtant, quelque chose manquait. Et, cette absence est devenue assourdissante.

Une guêpe.

Cela paraît dérisoire. Ça ne l'est pas.

Nous imaginons volontiers les grands bouleversements comme des événements : une rupture visible, une date, un avant et un après, quelque chose d'assez bruyant pour nous permettre de nous lever et de dire : « Voilà. C'est arrivé. »

Mais peut-être notre monde disparait-il autrement, par petites soustractions. Un insecte que nous ne voyons plus, un oiseau que nous n'entendons plus, une gelée qui ne vient plus, une rivière dont le niveau ne remonte plus, un été qui ressemble de moins en moins à ceux dont nous nous souvenons.

Nous nous adaptons. C'est précisément cela qui m'effraie le plus.

Nous sommes extraordinairement doués pour nous adapter. Chaque anomalie devient, en quelques années, la nouvelle normalité. Les enfants qui naissent aujourd'hui ne peuvent pas regretter ce qu'ils n'ont jamais connu : ils ignorent combien d'insectes venaient autrefois s'écraser sur un pare-brise après quelques centaines de kilomètres, ils ne se souviennent pas de nos repas assiégés par les guêpes.

Nous, si.

Nous sommes peut-être une génération étrange : assez vieille pour nous souvenir du monde d'avant, assez jeune pour assister à sa disparition.

Je ne sais pas si les guêpes ont réellement disparu de cette terrasse. Peut-être reviendront-elles l'été prochain ? Peut-être leur absence n'était-elle qu'un hasard ? Bien sûr, je l'espère…

Mais ce n'est déjà plus tout à fait la question. La vraie question est de savoir pourquoi leur absence m'a semblé si plausible. Pourquoi personne, autour de la table, n'a ri en disant : « Mais enfin, les guêpes ne disparaissent pas. » Nous avons simplement regardé autour de nous, et nous nous sommes demandé où elles étaient passées. Nous nous sommes tous demandé ce qu'il se passait qui paraissait nous dépasser. Comme face à l'imminence de la catastrophe. Face à l'inimaginable. 

Je sais désormais qu'un monde peut susurrer sa disparition, sans fracas, un simple soir d'été, sur une terrasse de la Drôme, pendant que quatre personnes terminent leur dîner.

Il suffit parfois de l'absence d'une guêpe pour comprendre que quelque chose a changé.

Je ne sais pas pour vous, mais cela me fait peur. Je choisis ce mot avec soin : je ne parle pas d'anxiété.

Je parle de peur. 

lundi 7 septembre 2026

Pourquoi je ne suis pas allé voir The Cure à Rock en Seine

J'aime The Cure. J'aurais aimé entendre en vrai des chansons que j'écoute depuis quarante ans. Pourtant je n'y suis pas allé.

Parce que je me suis imaginé la scène : des milliers de personnes, des heures debout, Robert Smith haut de quelques centimètres au fond du champ, un écran géant pour mieux voir l'artiste que j'étais précisément venu voir en vrai. Cette question un peu terrible : qu'est-ce que je viens chercher ici que je ne trouverais pas mieux chez moi ?

En 1985, j'ai vu Depeche Mode à Lyon, au premier rang. Quand Dave Gahan s'approchait, je recevais des gouttes de sa sueur sur les avant-bras. C'est un détail trivial, un peu dégoûtant même. Je ne me souviens ni de la qualité du son, ni de la moitié des morceaux. Mais, de ça, quarante ans plus tard, je m'en souviens.

Il était là. J'étais là.

Nous avons énormément amélioré les spectacles et peut-être détérioré les concerts. Les lumières sont extraordinaires, les arrangements impeccables, tout est synchronisé et reproduit chaque soir avec une précision phénoménale. Mais plus le dispositif grandit, plus une chose devient difficile à produire : la présence. Or la présence n'a rien à voir avec la perfection. C'est cette sensation étrange que ce qui se passe se passe ici, maintenant, et nulle part ailleurs, que l'artiste n'exécute pas à Paris ce qu'il a exécuté hier à Londres et exécutera demain à Bruxelles. Il est avec nous. Quelque chose circule, quelque chose pourrait arriver. C'est pour cela qu'un musicien inconnu devant cinquante personnes émeut parfois davantage qu'une superstar devant cinquante mille.

C'est exactement la même chose lorsque nous prenons la parole.

Je vois beaucoup de présentations parfaitement préparées. Les slides sont impeccables, la structure irréprochable, le timing juste, le message à peu près clair. Pourtant, il ne se passe rien. La présentation pourrait avoir lieu demain à Londres, la semaine prochaine à Singapour ; vous pourriez remplacer l'auditoire sans changer une phrase, et parfois presque remplacer l'orateur. C'est une présentation sans présent.

L'IA rend la question plus intéressante encore. Produire quelque chose de correct, un texte propre, une slide professionnelle, ne présentera bientôt plus aucune difficulté. Tant mieux. Cela nous obligera peut-être à nous demander ce qui compte vraiment. Je me moque qu'une présentation ait été préparée avec une IA, qu'une idée ait déjà été exprimée mille fois, qu'une histoire ait été racontée vingt fois. Ce qui compte, c'est ce que vous en faites maintenant. Regardez-vous vraiment les personnes devant vous ? Leur réaction peut-elle modifier ce que vous allez dire ? Pouvez-vous abandonner trente secondes votre script parce que quelque chose vient de se produire ? Autrement dit : êtes-vous encore disponible à ce qui arrive ?

Créer de la présence, ce n'est pas ajouter. C'est enlever ce qui nous sépare du moment : le script auquel nous nous accrochons, les slides derrière lesquelles nous nous cachons. Alors quelque chose devient possible : un silence, une hésitation, une phrase qui n'était pas prévue. Quelque chose qui dit simplement aux personnes devant vous : je suis là, vous êtes là, et ce moment n'aura lieu qu'une fois.

vendredi 4 septembre 2026

Des mots et des valises !

49 % des salariés de moins de 30 ans ont posé au moins un arrêt maladie en 2024. Chez les plus de 50 ans, ce taux tombe à 32 %. Un entrepreneur, interrogé sur ce chiffre en plateau télé, écarte d'un revers de main l'idée d'un encadrement plus sévère des arrêts : le vrai sujet, dit-il, c'est de redonner du sens, de la responsabilité et de la fierté au travail.

Tout le monde opine. Qui, sur ce plateau, aurait pu défendre l'irresponsabilité au travail ? Personne. Et c'est bien le problème : une phrase que personne ne peut contester n'affirme rien. Elle réclame l'adhésion, elle ne dit rien du chemin. Sens, responsabilité, fierté : ces mots-valises ne nous apprennent strictement rien des actions à mener pour que le rapport des jeunes au travail se transforme réellement.

Ce qui manque à cette phrase, ce sont des actions, des décisions, des propositions, des engagements datés. L'abstraction ne mène nulle part, précisément parce qu'elle ne prend aucun risque : elle ne peut ni décevoir, ni être vérifiée, ni échouer.

Être concret, c'est autre chose. Ce n'est pas parler de responsabilité, c'est laisser un jeune collaborateur choisir son fournisseur. Ce n'est pas évoquer le sens, c'est le laisser choisir son lieu de travail. Et là, ça parle.

Il en va de même pour vos prises de parole. Si vous brassez du vide, la sagesse serait peut-être de vous taire. Mais, si vous savez de quelles actions vous avez besoin et sur quel calendrier vous les engagez, alors bienvenue chez ceux qui ont compris que ce qui fait un orateur de talent, c'est de savoir pour quoi il parle. 

jeudi 3 septembre 2026

Je crois

On me demande : "Crois-tu en Dieu ?"

Ma réponse : je ne crois pas au vieux monsieur barbu perché au-dessus des nuages, occupé à nous observer et à tenir nos comptes. Cette image-là ne me dit rien, et je la soupçonne d'avoir été inventée par des gens qui avaient besoin d'un contremaître.

Mais, je crois que nous ne comprenons pas tout. Je crois à l'ineffable inconnu, à cette part du réel qui résiste à nos explications et qui, probablement, y résistera toujours. Nous savons peu, nous pesons peu, et de cet univers dont les merveilles nous dépassent, nous n'apercevons qu'un fragment mal éclairé. Devant ce fragment, la seule posture honnête me paraît être l'émerveillement.

En y réfléchissant, la formule est venue toute seule : je crois à ce que je ne comprends pas.

Don't Understand.
D. U.
“Di You”
Dieu.

;-)

mercredi 2 septembre 2026

Le pire "deal" que vous ayez jamais signé...

Lorsque vous étiez enfant, avant même d'avoir une mémoire, vous avez passé le pire deal de votre vie... et quelles que soient vos capacités actuelles de négociation, vous le payez encore.


Un deal passé, pour la plupart d'entre vous, avec vos parents. Un deal dont les termes n'ont jamais été prononcés, jamais écrits et même jamais discutés : "Si tu me protèges, si tu me nourris, alors je me comporterai comme je pense que tu souhaites que je me comporte."


Prenez une seconde pour mesurer l'immensité de ce que cela représente... pas une petite concession, pas un arrangement de circonstance : l'ensemble de vos comportements ajusté à ceux de vos parents, pour optimiser vos chances de survie. Inconsciemment, bien sûr. Aucun enfant ne signe en conscience. Mais, du conditionnement qui en résulte, beaucoup ne sont jamais sortis… et continuent, à l'âge adulte, de répondre avec ce conditionnement d'enfant.

Certains se soumettent, d'autres se rebellent, d'autres encore font comme si tout allait bien quelles que soient les circonstances. Trois attitudes qui semblent n'avoir rien à voir entre elles, et qui ont pourtant exactement la même origine.

Vous le voyez en réunion, vous le voyez face à un client difficile, vous le voyez dans un désaccord avec votre direction... quelque chose répond avant vous, plus vite que vous, presque à votre place. Ce quelque chose ne lit pas la situation présente : il applique un conditionnement installé il y a des décennies, dans des circonstances qui n'ont plus rien à voir avec celles d'aujourd'hui.

Ce conditionnement n'est pas un défaut. Il vous a tenu en vie, il a fait son travail, et il l'a bien fait. Mais, il continue d'exiger son dû, tous les jours, en silence.


Pour que vos comportements correspondent enfin à la situation réelle, il faut commencer par prendre conscience, même en surface, même imparfaitement, de ce que ce conditionnement exige de vous au quotidien.

C'est l'objet de notre training « Conversations entre Adultes »… comprendre ce qui se passe lorsque cet accord devenu obsolète prend le dessus sur vos décisions et sur votre vision du monde. Une fois conscient de ce qui se joue, vous avez une chance de répondre correctement.

Vous n'aviez pas le choix quand vous avez signé, vous l'avez aujourd’hui. 

mardi 1 septembre 2026

Ni passé, ni futur : ce que vouloir être libre exige vraiment de nous

Nous n'avons pas de passé. Nous avons une mémoire, une reconstruction, renouvelée à chaque fois qu'elle est convoquée, colorée par ce que nous sommes devenus depuis. Nous n'avons pas de futur non plus. Nous avons une projection : le passé, prolongé vers l'avant, habillé d'espoirs ou de peurs qui lui appartiennent déjà. Alors que reste-t-il, si ces deux piliers : ce qu'on croit avoir été, ce qu'on croit devenir, ne sont que des constructions mentales et non des réalités tangibles ? Il reste le présent.

C'est presque vertigineux, dit ainsi. Tout ce que nous appelons « notre histoire » n'existe plus nulle part sinon dans des traces neuronales que nous ravivons. Tout ce que nous appelons « notre avenir » n'existe encore nulle part sinon dans les scénarios que nous fabriquons. Le seul endroit où quelque chose se passe réellement, où la réalité ne dépend d'aucune reconstruction ni d'aucune anticipation, c'est maintenant. Mais, dire "vis au présent" reste une formule creuse, un slogan de développement personnel qu'on répète sans vraiment le comprendre. Cela ne signifie pas ignorer d'où l'on vient ni cesser de faire des projets. C'est autre chose : c'est cesser de filtrer l'instant présent à travers les grilles du passé et du futur.

Vivre au présent, ce n'est pas nier la mémoire ou l'anticipation, elles sont utiles, parfois nécessaires. C'est ne plus laisser ces mécanismes décider à ma place de ce que je ressens ou de ce que je fais maintenant. Concrètement : quand une situation ravive une peur ancienne, suis-je en train de répondre à ce qui est réellement devant moi, ou à un souvenir déguisé en présent ? Quand j'anticipe un échec, est-ce une évaluation lucide de la situation, ou la projection d'un conditionnement qui ne connaît qu'un seul scénario ? La plupart du temps, nous ne vivons pas les événements, nous vivons nos interprétations des événements, façonnées par tout ce qui a précédé. Le présent devient alors un écran sur lequel on projette un vieux film, plutôt qu'un espace neuf où quelque chose peut réellement advenir.

C'est là que le lien avec la liberté apparaît. Être libre, ce n'est pas l'absence de contraintes extérieures. C'est l'absence de contraintes intérieures invisibles : ces automatismes qui décident pour nous avant même que nous ayons pu regarder la situation telle qu'elle est. Se libérer d'une projection, d'une représentation, d'un conditionnement ancien, ce n'est pas les effacer par la force. On ne peut pas décider d'oublier. C'est plutôt les reconnaître au moment où ils apparaissent, voir qu'une pensée, une peur, une attente est en train de se rejouer et, dans cet acte de reconnaissance, se donner un espace de choix qui n'existait pas avant.

Cet espace, aussi mince soit-il, c'est notre liberté. Non pas une liberté totale et définitive, mais une liberté qui se gagne à chaque instant, dans chaque interstice entre le stimulus et la réponse automatique.

Le présent n'est donc pas un lieu où l'on arrive une fois pour toutes. C'est un exercice qui se recommence sans cesse, parce que l'esprit retourne naturellement vers ce qu'il connaît : le passé rassurant ou inquiétant, le futur espéré ou redouté. La liberté n'est pas d'échapper à ce mouvement, c'est de le remarquer, encore et encore, et de revenir, encore et encore, à ce qui est réellement là. Peut-être que la question n'est pas « comment vivre au présent » mais « à quel moment ai-je cessé d'y être » et la capacité à se le demander, sans jugement, est peut-être déjà une forme de liberté.

Cette liberté ne s'arrête pas à la porte du bureau. Une organisation n'est jamais qu'une accumulation de ces mêmes interstices, multipliée par le nombre de personnes qui la composent : un manager qui répond à un retard avec la peur d'hier, une équipe qui rejoue, réunion après réunion, les mêmes rôles figés. Le bon management commence exactement là où s'arrête celui de chacun : dans la capacité, collective cette fois, à sortir des scénarios hérités pour se parler depuis ce qui est réellement en jeu.

samedi 29 août 2026

Gamma, Canva, Tome & co : le piège des slides parfaites générées par IA

Gamma. Canva Magic Design. Tome. Beautiful.ai. Il en sort une nouvelle chaque mois. Le principe est toujours le même : un prompt, ou un texte tout prêt qu'on colle, et hop ! un jeu de slides impeccable en trente secondes. Typographie soignée, mise en page équilibrée, palette harmonieuse. Bluffant.

Et c'est bien le problème.

Voilà ce qui va se passer : vous allez avoir de superbes slides. Mais vous ne les maîtrisez pas. Elles sont belles, mais elles ne sont pas vous. Et vous ne savez pas, parce que l'IA s'en moque, ce que vous allez DIRE pendant que telle ou telle slide sera à l'écran.

L'IA vous a préparé une recopie de votre texte sous une autre forme. Pas un jeu de slides pensé pour l'exercice très spécifique d'une présentation orale, devant un auditoire qui a des attentes et qui est venu vous écouter.

Vous pensez que vos belles slides vont vous sauver, que votre présentation sera au niveau parce que les slides le sont.

Think again.

Vous allez les lire. Vous allez vous perdre. Vous allez transpirer... et vous n'aurez très vite plus qu'une idée en tête : sortir et en finir.

Ou pire : vous allez glisser sur l'exercice, faire comme si lire vos belles slides était ok, et sortir de la salle content de vous, survivant... même si peu de choses se seront passées et si vous n'aurez rien obtenu d'autre que de ne pas être décédé sur place.

Ces outils résolvent un problème qu'on n'a pas : produire un support joli et rapide et ignorent complètement celui qu'on a vraiment : préparer une prise de parole. Un jeu de slides n'est pas une présentation. C'est un support, au service de ce que vous allez dire, à un moment précis, devant des gens précis.

Ce qu'il faut faire si vous voulez absolument utiliser l'IA : respectez les dix règles que j'ai données dans un précédent post, allez les voir.

Et surtout, surtout : prompter vos slides pour votre auditoire, pas pour vous.

mercredi 26 août 2026

Je me moque de ce qui m'arrive.

« Je me moque de ce qui m'arrive. »

La phrase semble provocatrice. Un peu idiote, même.

Non, je ne me moque pas de tout. Je préfère une bonne nouvelle à une mauvaise, la santé à la maladie, réussir à échouer. Je ne cherche ni la souffrance ni les ennuis.

Pourtant, j'aime de plus en plus cette idée.

Parce qu'entre ce qui m'arrive et ce que je vais expérimenter, il existe un espace, et dans cet espace se loge mon interprétation.

Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les jugements que nous portons sur elles.

Nous confondons sans cesse les deux.

Je perds un contrat : catastrophe. On me critique : on m'a humilié. Une relation se termine : j'ai perdu quelque chose. Un imprévu bouleverse mes plans : encore une journée de foutue.

L'événement et son interprétation deviennent une seule et même chose.

Ils ne le sont pas.

Cette vieille légende chinoise pleine de sagesse le résume très bien :

Un paysan possède un cheval. Un jour, le cheval s'enfuit.

Les voisins viennent le plaindre : quelle malchance ! Le vieil homme répond : Peut-être. Nous verrons bien.

Quelques jours plus tard, le cheval revient, accompagné de plusieurs chevaux sauvages : quelle chance ! Peut-être. Nous verrons bien.

Son fils tente de dresser l'un des chevaux, tombe, se casse la jambe : quel malheur ! Peut-être. Nous verrons bien.

La guerre éclate. Tous les jeunes hommes du village sont enrôlés. Beaucoup mourront. Le fils, jambe cassée, reste chez lui.

Chance ? Malchance ?

Nous verrons bien.

Ce que j'aime dans cette parabole, ce n'est pas l'idée naïve que tout finit par s'arranger, ce serait juste une autre façon de vouloir contrôler la réalité.

C'est l'idée, plus radicale, que nous ne savons pas. Nous sommes extraordinairement rapides à attribuer une signification définitive à une histoire qui ne fait que commencer. Un échec peut devenir une bifurcation essentielle. Une réussite peut nous enfermer dans une direction qui n'était pas la nôtre.

Ou pas. Nous verrons bien.

Cela ne veut pas dire devenir indifférent, nier la douleur, ou se raconter que « tout arrive pour une raison ». Cela veut dire essayer de ne pas coller immédiatement une histoire sur ce qui vient d'arriver.

Il y a les faits. Puis il y a ce que j'en fais.

Dans mes formations, je dis souvent : « Pour nous, humains, tout est histoire. » Nous ne vivons jamais vraiment le réel, nous vivons une version de ce réel que nous avons créé nous-mêmes. Nous sommes bien dans une simulation, la nôtre !

Entre les faits et l'histoire que nous créons à partir de ces faits, se loge peut-être l'essentiel de ce qui fait notre liberté.

Être victime des circonstances, ce n'est pas seulement subir ce qu'on n'a pas choisi, nous subissons tous des choses que nous n'avons pas choisies. C'est laisser ces circonstances écrire la suite de l'histoire à notre place. C'est souffrir du refus de ce qui est, parfois pendant des décennies. 

Je peux perdre, être rejeté, me tromper, voir un projet s'effondrer. La réalité n'a signé aucun contrat garantissant qu'elle respecterait mes plans et mes façons de voir les choses.

Alors, de plus en plus, quand quelque chose ne se passe pas comme prévu, j'essaie de remplacer :

« Pourquoi est-ce que ça m'arrive ? »

par :

« D'accord. C'est ce qui arrive. Fantastique ! Qu'est-ce que je fais maintenant ? »

Ce n'est pas du fatalisme. C'est tout le contraire.

Le fatalisme dit : je n'y peux rien. L'acceptation dit : c'est là. Voyons ce qui est possible à partir d'ici.

C'est en ce sens que je peux dire :

Je me moque de ce qui m'arrive.

Pas parce que rien n'a d'importance. Mais parce que ce qui m'arrive n'aura jamais, à lui seul, le dernier mot.

Pour le reste ?

Nous verrons bien.

dimanche 23 août 2026

Tout pour vivre plus vieux...

Regardez ce qui se cache derrière le désir de vivre vieux et c'est rarement l'amour de la vie, mais presque toujours la peur de la perdre. Un père parti trop tôt, un bilan sanguin qui tarde, un ami de votre âge qui s'effondre un dimanche matin : et voilà installée une vigilance qui ne s'éteint plus. Le désir de longévité est un deuil anticipé qui a pris les habits de la performance.

Le corps, lui, ne fait pas la différence entre une menace et la représentation d'une menace. L'amygdale s'allume aussi bien devant un prédateur que devant une pensée. Elle alerte l'hypothalamus, qui alerte l'hypophyse, qui alerte les surrénales, et le cortisol se répand. C'est un mécanisme somptueux, taillé pour trente secondes de course ou de combat. Il n'a jamais été conçu pour tenir trente ans. Maintenu en fond de tâche, il désorganise le sommeil, entretient l'inflammation de bas grade, dérègle la sensibilité à l'insuline, use l'hippocampe. Elissa Epel et Elizabeth Blackburn ont même montré que le stress chronique accélère l'érosion des télomères, ces capuchons qui protègent nos chromosomes. Blackburn a reçu le Nobel pour ses travaux sur la télomérase. Autrement dit : la peur de vieillir mal grave sa propre signature dans l'ADN.

L'ironie est parfaite. L'industrie de la longévité vend de la vigilance, et la vigilance est précisément ce qui abîme. Les chercheurs ont déjà donné un nom à cette absurdité : l'orthosomnie, ce trouble décrit en 2017 chez des patients que la poursuite du sommeil parfait empêchait de dormir. Leur bracelet leur annonçait chaque matin une mauvaise nuit, l'annonce créait l'anxiété, l'anxiété créait la mauvaise nuit suivante. La mesure fabriquait ce qu'elle prétendait corriger.

Alors ceux qui vivent très vieux, que font-ils ? Les fameuses zones de longévité sont brandies partout, souvent avec des chiffres fragiles. Ce qui survit aux critiques est justement la part la moins mesurable : ces gens-là n'ont jamais cherché à devenir centenaires. Ils marchaient parce que le village était en pente, mangeaient ce que la saison donnait, dînaient avec les mêmes voisins depuis soixante ans. Aucune intention, aucun protocole. Un accord avec l'environnement.

C'est peut-être là que se joue le renversement. Votre organisme dispose d'un système d'information d'une finesse inouïe : l'interoception, cette perception continue de l'état interne qu'Antonio Damasio place à la racine même de la conscience. Il vous dit quand manger, quand vous arrêter, quand la fatigue est réelle et quand elle est une humeur. Encore faut-il que quelqu'un écoute. Un mental occupé à surveiller des courbes n'entend plus le corps qui parle en dessous.

Je reconnais ce mécanisme, parce que je l'ai rencontré ailleurs. Au théâtre, l'acteur qui veut être ému ne l'est jamais. Celui qui veut être drôle vide la salle. L'émotion n'arrive qu'à celui qui a cessé de la viser pour s'occuper entièrement de son partenaire. L'intention détruit ce qu'elle vise. La longévité obéit à la même loi que le trac : elle cède devant l'attention portée à autre chose.

Entendons-nous : renoncer à vouloir vivre vieux n'est pas renoncer à prendre soin de soi. La différence n'est pas dans les gestes, elle est dans leur origine. Marcher parce que marcher est bon, ou marcher pour repousser une échéance. Dîner avec des amis, ou cocher la case du lien social. Les mêmes actes, portés par la peur, deviennent une charge de plus dans un organisme déjà en alerte. Portés par le goût ou le plaisir, ils réparent.

Une piste, pour ceux que la mesure démange : plutôt que de traquer votre âge biologique, essayez l'inverse pendant un mois. Retirez le bracelet. Chaque soir, une seule question, sans chiffre : de quoi mon corps avait-il besoin aujourd'hui, et l'ai-je entendu ? Vous serez surpris de la précision des réponses quand plus aucun appareil ne parle à sa place.

Libéré de la pression de durer, il vous reste quelque chose d'infiniment plus rare : le temps présent, qui est le seul dont vous disposiez réellement.

La longévité n'est pas un objectif. C'est un effet secondaire.

jeudi 13 août 2026

Ne pas se mettre sur la défensive...

Il y a quelques jours, j'ai reçu un message qui m'a fait mal.

Rien de dramatique, vraiment. Quelques phrases suffisamment bien placées pour appuyer là où il fallait pour que je ne puisse rester indifférent. 

J'ai eu envie de répondre. De me défendre. Tout de suite, j'avais les arguments, je savais ce qui était faux, injuste, exagéré, et je disposais même de quelques piques qui auraient fait mouche à leur tour. J'avais raison. Enfin… j'avais mes raisons.

Je n'ai rien fait. 

J'ai attendu.

Quand nous nous sentons attaqués, nous croyons nous défendre contre des paroles injustes. Je n'en suis plus si sûr. Nous nous défendons peut-être d'abord contre ce que ces paroles provoquent en nous : une blessure, de la colère, parfois de la honte, ou cette sensation désagréable que l'autre vient de toucher quelque chose qui n'est pas entièrement faux. Alors nous argumentons. « Ce n'est pas vrai. » « Tu exagères. » Nous appelons cela nous défendre. Le problème, c'est qu'en face, ce n’est pas reçu comme une défense : votre interlocuteur y entend lui aussi une attaque. La danse commence. Eric Bern dirait « le jeu ».


Longtemps j'ai cru qu'il n'existait que deux possibilités : répondre ou se taire. Il en existe une troisième : attendre. Ne pas répondre à chaud ne revient pas à nier ce que vous ressentez, c'est presque l'inverse. La colère est là, la blessure aussi, l'envie de rendre le coup également. Vous pouvez laisser l'émotion exister sans lui donner le clavier. Quelques heures plus tard, ce qui semblait indispensable à dire ne l'est souvent plus du tout.

Reste alors une question bien plus intéressante : dans ce qui vient de m'être dit, qu'est-ce qui est vrai ? Ce n'est pas « est-ce qu'il a raison ? ». Quelqu'un peut être injuste dans sa manière de vous parler et toucher juste. Il peut vous prêter des intentions qui ne sont pas les vôtres et vous montrer malgré tout l'effet réel de vos paroles. Reconnaître cette part-là procure une liberté extraordinaire.


Pour qu'une accusation blesse vraiment, il faut souvent qu'elle rencontre en nous quelque chose qui demande encore à être défendu. Prétentieux ? Je l'ai sans doute été. Égoïste ? Probablement. Incohérent ? Bienvenue dans l'espèce humaine. Si je dois absolument prouver le contraire, le premier qui m'en accuse dispose de ma paix intérieure ! Je deviens sa marionnette. 


La non-défensive n'est pas la soumission. Vous pouvez dire « ça, je l'entends », puis « ça, en revanche, je ne l'accepte pas ». Vous pouvez vous excuser sans vous accuser, poser une limite sans punir. Peut-être est-ce cela, être adulte dans une conversation : ne pas avoir besoin de transformer l'autre en coupable pour rester innocent.


Il existe une très belle image taoïste : si une épée vous attaque, soyez l'océan. Une épée peut être affûtée. Elle ne peut pas blesser l'océan.


J'ai attendu. Refusé de réagir. Pris ma part. Trouvé les mots. J’ai répondu.


« Response able »


Responsable.

mardi 11 août 2026

Traduisez : non.

Nous avons tous peur d'être rejetés, et rien là-dedans n'est honteux : nous sommes programmés pour appartenir à un collectif. Pendant des dizaines de milliers d'années, être écarté du groupe ne signifiait pas une vexation, cela signifiait la fin. Le cerveau a gardé ce réflexe. Alors, quand vous répondez à un appel d'offres, quand vous postulez à une offre d'emploi, vous ne demandez pas seulement un contrat ou un poste... vous demandez à appartenir. Lorsque le refus arrive, comme c'est le cas le plus souvent, il fait suffisamment mal pour vous réveiller à trois heures du matin.

Vous cherchez alors à comprendre. Comprendre pour mieux digérer, pour encaisser. L'intention est saine, mais cela ne vous mènera nulle part. Une lettre de refus n'est pas un compte rendu, c'est un geste diplomatique : celui qui l'écrit n'a ni le temps, ni le mandat, ni souvent la vraie raison de ce refus. « Un profil davantage en adéquation avec nos enjeux »... « une approche plus proche de notre culture »... Traduisez : Non. Vous n'avez pas été choisi parce que vous n'avez pas été choisi.

J'ai appris cela en casting bien avant de l'apprendre en entreprise. Un comédien n'obtient jamais d'explication, et quand il en obtient une, elle est souvent absurde : trop grand à côté du premier rôle féminin, une couleur de cheveux, une vague ressemblance avec le fils cadet du producteur. Le rôle vous échappe, votre travail reste intact.

Le piège est là : un refus sans explication laisse un vide, et vous le remplissez avec ce que vous avez de pire sous la main. Cherchez vos retours ailleurs, chez ceux qui ont un intérêt réel à votre progression. Jamais chez celui qui vient de vous éconduire.

Un refus n'est pas une évaluation. C'est une orientation. 

vendredi 31 juillet 2026

Commencez par eux !

Je suis gourmand.

Comme tous les gourmands, j'ai mes petits plats préférés. Les spaghettis alla carbonara, par exemple. Ou la soupe Tom Kha Kai !

Autre de mes hobbies : la pêche.

Lorsque je vais à la pêche, je ne me pose pas de questions. Pour attraper un beau poisson, je mets au bout de ma ligne un peu de ce que j'aime le plus… Un peu de spaghettis, un peu de riz, un peu de poulet.

Et ça ne marche pas.

Pourquoi ?

J'ai une idée : les poissons n'aiment pas ce que j'aime. Les poissons n'ont que faire de mes spaghettis. Ce qu'ils veulent, ce sont des vers, luisants et charnus.

Le fait que je n'aime pas les vers ne change rien à l'équation. Si je veux attraper du poisson, je dois mettre au bout de ma ligne quelque chose que le poisson apprécie.

Et c'est exactement la même chose avec vos auditoires.

Vos présentations, la plupart du temps, c'est vous en train de parler de ce dont vous pensez devoir parler, de la façon qui vous satisfait le plus, comme vous aimeriez que ce sujet vous soit présenté à vous.

Et ça ne marche pas.

Parce que vous ne partez pas de votre auditoire pour préparer votre présentation. Et parce que votre auditoire n'a que faire de ce que vous avez à vous dire à vous-même.

Pour réussir vos présentations et toutes vos prises de parole, ne présentez pas à vous-même : demandez-vous d'abord ce que ceux qui vous écoutent ont besoin d'entendre, et ce qui leur sera utile.

Donnez-leur les vers qu'ils espèrent.

Troubles de l'attention...

Vous en êtes atteint. Je suis atteint. Nous sommes tous atteints !

Pas parce que nous sommes malades, mais parce que nous luttons contre plus fort que nous.

L'algorithme nous tient. Il nous tient parce qu'il sait comment fonctionne un être humain et ce dont cet être humain croit avoir besoin. Des millions d'années d'évolution nous rendent totalement transparents à qui sait où regarder, et les sociétés américaines et chinoises que sont Meta, TikTok, Google, Apple et Amazon savent où regarder : leur survie en dépend…

Ils nous tiennent.

Ils tiennent aussi nos enfants, qui ne savent plus regarder un film en entier ni lire un texte long. Ils accélèrent les images, et croient avoir vu une œuvre parce qu'ils en ont recollé les fragments découpés par d'autres, des fragments taillés en toute impunité dans des films qui ne devraient pas pouvoir être vus autrement que dans leur totalité.

Ils nous tiennent, et ils tiennent notre attention.

Nous ne sommes pas malades. Nous avons juste besoin de nous souvenir de qui nous sommes et de ce dont nous avons vraiment besoin. Du temps, de l'oubli, du vagabondage mental, de l'ennui. Rien de confortable, mais tellement nécessaire.

Et pourtant, personne ne reprendra cette main à notre place.

Alors commencez petit.

Vous n'arrivez plus à lire ? Donnez-vous pour objectif de lire dix secondes par jour.

Oui, dix secondes.

C'est un objectif à ce point court qu'il en devient ridiculement facile à atteindre. Une fois que vous serez installé pour lire dix secondes, il est probable que vous en viendrez à lire une minute supplémentaire, voire plus…

Recommencez le jour d'après, et celui d'après…

Nous devons reprendre à ces sociétés prédatrices notre temps, notre attention, notre vie.

Sinon, ils pourraient bien les garder.


mercredi 22 juillet 2026

Faites que ça joue !

Les Suisses ont une expression que j'aimerais voir traverser la frontière : « Ça joue. » On leur propose une date, une méthode, un arrangement, et ils répondent : ça joue pour toi ? Si ça joue, tout le monde est content. Ce n'est ni infantile, ni ridicule, ni approximatif. Ça joue veut dire : c'est fluide, c'est juste, c'est à sa place. Ça veut dire que c'est bien.

Parce qu’en toute honnêteté, vos présentations, elles, ne jouent pas. Elles peinent, elles rament. Slides surchargées, transitions laborieuses, ce théâtre moyen où celui qui parle récite un texte que personne n'écoute et où ceux qui écoutent n’ont qu’une idée en tête : que cela finisse. Personne ne s'amuse et pour finir, personne ne se souvient de rien. Autant de temps perdu !


Pour filer la métaphore avec le métier d’acteur, on dit bien qu'ils jouent leur pièce. Le mot est le même, et ce n'est pas un hasard. Derrière ce qui semble facile, léger, évident, il y a des heures dans des salles de répétition mal chauffées, parfois sordides, hors de prix pour ce qu'elles sont. Des heures à reprendre, couper, recommencer. Sans ce travail invisible, rien ne joue : ni la fluidité, ni la complicité, ni le rire, ni le droit de réclamer le bon argent du public. Ce qui a l'air spontané sur scène est ce qui a été le plus travaillé en coulisses.

C'est exactement ce qu'on vous demande. Non pas d'être sérieux ou compétent, vous l'êtes déjà. Mais de travailler pour que ça joue. Pour que ceux qui assistent à votre présentation s'amusent à vous écouter, comprennent sans effort, et viennent ensuite vous remercier de les avoir compris.


Il est possible d’arrêter de perdre votre temps et le leur. Répétez, coupez, allégez, incarnez. Comme diraient nos amis québécois : ayez un peu de fun.


Parce qu'une chose est sûre : si ça joue pour vous, il y a une chance pour que ça joue pour eux.

lundi 20 juillet 2026

PARTAGER SON ÉCRAN, C'EST UN PEU COMME QUITTER LA PIÈCE...

La visioconférence a été inventée pour une chose précise : abolir la distance entre quelques personnes afin qu’elles puissent se parler en temps réel. Se voir, se répondre, s’interrompre, se comprendre. Une conversation, en somme : le plus ancien et le plus efficace des formats humains, servi par l’un des outils les plus récents. Depuis la pandémie de Covid, j’ai découvert qu’il était possible de former et de coacher efficacement à distance, ce dont je doutais auparavant. C’est possible, certes… mais pas n’importe comment.

En général, les problèmes commencent quand quelqu’un clique sur « Partager l’écran ».
À cet instant, tout bascule. Votre visage disparaît pour devenir une simple vignette. Ceux de vos interlocuteurs deviennent décoratifs. La conversation promise se transforme en séance de projection, et vos collègues en spectateurs d’un document qu’ils auraient lu deux fois plus vite, seuls, derrière leur bureau.
Pire encore : le déroulé est souvent linéaire. Il empêche de réagir à ce qui se passe réellement dans la réunion. Une objection naissante s’éteint. Une question reste suspendue. Les regards décrochent, les esprits aussi. Vous avez pris un média conçu pour l’interaction et vous y avez enfermé un média conçu pour le monologue.

Vos interlocuteurs le perçoivent. Le manque de considération transparaît, même lorsqu’il n’est pas intentionnel. Projeter un document pendant une réunion revient à dire implicitement : je ne vous fais pas confiance pour lire, et je ne me fais pas suffisamment confiance pour parler.

L’alternative est d’une simplicité désarmante. Si le document existe, envoyez-le avant. S’il est vraiment décisif, interrompez la réunion deux minutes et laissez chacun le lire en silence. Les adultes autour de la table savent lire, et probablement mieux que vous ne présentez. Puis reprenez la conversation. La vraie. Celle pour laquelle chacun a accepté de consacrer une heure de sa vie.

Lire et interagir sont deux activités différentes. Une réunion qui les confond échoue presque toujours aux deux. 

mercredi 8 juillet 2026

« Oui mais moi, mon entreprise exige des slides. »

Cette objection est arrivée, comme prévu, après mon dernier billet sur PowerPoint.

Alors, réglons la question. Quand votre entreprise exige des slides, trois postures s'offrent à vous.

La première : utiliser PowerPoint correctement. C'est-à-dire pour votre auditoire, jamais pour vous. Une image qui frappe, un chiffre qui reste, un schéma qui éclaire ce que vous dites. La slide sert à ceux qui écoutent. Elle n’est pas là pour vous servir de prompteur. Le test est simple : si votre présentation s'effondre quand l'écran s'éteint, ce n'était pas une présentation, c'était une lecture publique.

La deuxième : le courage. Ne pas faire ce que tout le monde fait. Arriver sans slides, regarder les gens, leur parler. C'est audacieux, et l'audace se remarque. C'est précisément son intérêt. Dans une journée de douze présentations identiques, celui qui se lève sans slides derrière lui affirme son style, prend le pouvoir. Pourquoi les hauts dirigeants n’utilisent que peu ou pas de slides, à votre avis ?

La troisième : le conformisme. Personne n'a jamais été viré pour avoir fait une mauvaise présentation ! Alors, vous obéissez à la loi du plus grand nombre, vous empilez les bullet points, et vous vous oubliez dans le gloubiboulga général. C'est confortable, mais cela vous rend invisible. 

Ces trois postures sont des choix. 

N’allez pas croire que vous n'avez pas le choix. Vous l'avez toujours. La vraie question n'est pas « est-ce que mon entreprise exige des slides ? » La vraie question est : « Qui décide de ce que vous faites face à une salle qui vous écoute, votre entreprise, ou vous ? »


mardi 7 juillet 2026

Ils se savent meilleurs, ils le voient et pourtant ils reviennent en arrière dès le lendemain...

Une fois encore, dans le groupe que je viens d'animer, la même révélation : à quel point PowerPoint abîme une bonne communication. 

Les participants ne me croient pas sur parole. Filmés, ils se voient à l'écran, avec et sans slides. Le verdict est sans appel : tellement meilleurs sans. La connexion à l'auditoire revient. Les arguments gagnent en force. Le débit se fait plus fluide. Le contact visuel n'est plus interrompu toutes les deux secondes pour vérifier sur la slide ce qu'il faut dire ensuite. 

Ils sont meilleurs, ça leur saute aux yeux. Pourtant, dès le lendemain : retour au PowerPoint pour la plupart. 

Pourquoi ? Parce que c'est ce que tout le monde fait. Parce que dans la majorité des entreprises, un dogme fait loi : « Ici, on a toujours fait comme ça. » Il n'existe pas de dogme plus destructeur. Si vous faites ce que tout le monde fait, vous obtiendrez ce que tout le monde obtient : la sécurité de vous fondre dans le décor, mais cela au prix de votre originalité, de vos idées, de votre puissance. 

Le pire PowerPoint n'est pas celui qui endort votre auditoire, mais c'est celui derrière lequel vous vous cachez. 

À vous de choisir : vous rassurer, ou prendre le risque de les impressionner. 


lundi 6 juillet 2026

Pourquoi vous devriez porter le tee-shirt de votre groupe préféré.

Pas pour afficher vos goûts. Personne n'en a Cure 😉, et c'est très bien ainsi.

Mais, pour créer des conversations.

Je porte régulièrement mon sublime tee-shirt bleu de Bon Iver, mon groupe favori. J'ai 60 ans, l'âge des chemises, paraît-il. Mais à chaque fois que je le porte, je croise un ou deux fans et cela ouvre à la rencontre de gens fabuleux.

La musique de Bon Iver ne peut attirer que des gens fabuleux.

Rassurez-vous : cela marche aussi avec Depeche Mode, Kendrick Lamar, Taylor Swift ou Ed Sheeran. « Fabuleux » est une notion relative.

Bien sûr, je suis préparé. Quand je reçois ce clin d'œil complice qui signifie « j'ai vu votre tee-shirt et je suis d'accord », je m'approche. Et je déroule un petit script.

« Alors, vous aimez Bon Iver, j'ai vu votre clin d'œil ! Quelle est la chanson qui vous a fait tomber dedans ? »

C'est un exercice de santé mentale. Aller vers des inconnus, traverser l'inconfort, et savourer le plaisir de nouer une relation, de découvrir des horizons différents des miens.

Un tee-shirt, une question, une rencontre.

À une époque où les algorithmes ne nous connectent qu'à des gens virtuels et qui nous ressemblent, un tee-shirt fait mieux : il connecte à des gens du vrai monde et qui nous surprennent.

Et vous, quel tee-shirt avez-vous dans votre penderie ?



Je suis tombé hier sur Vinted sur le tee-shirt et le billet du concert de Marillion à Lyon en 1985. Mon premier concert… Juste envie de partager ça avec vous. Il y a des clins d'œil qui ne s'ignorent pas !


vendredi 3 juillet 2026

« Mais, je plaisante ! Ne te vexe pas ! »

Vous connaissez la scène. En réunion, quelqu'un vous envoie une pique. Bien sentie et devant tout le monde. Vous le prenez mal et c’est tout à fait normal. Et l'auteur de lâcher, avec un grand sourire : « Je plaisante ! Ne te vexe pas ! »

Tout le monde ou presque se met à rire. Vous aussi, peut-être, pour ne pas vous exclure du groupe, pour faire bonne figure.
Pourtant, ce n’est pas drôle. Quelque chose de grave vient de se passer, et personne ne moufte. Personne n’est là pour protéger la personne visée. Tout le monde minimise alors qu’il n’y a rien à minimiser.


L'humour et l'humiliation commencent par les mêmes lettres. La parenté s'arrête là.

L'Analyse Transactionnelle a un nom pour cette scène : une transaction à double fond. En surface, une plaisanterie : au niveau social, tout va bien. En dessous, un message est caché : je te remets à ta place, devant témoins. Le « je plaisante » n'est pas une excuse, c'est le mécanisme même. Il permet de frapper et d'interdire à l'autre de se défendre dans le même mouvement. Si vous réagissez, vous manquez d'humour. Si vous encaissez, le coup est porté. Éric Berne appelait cela un jeu. Le gain du joueur : votre silence.


Comment sortir du jeu ? Pas en contre-attaquant, vous entreriez dans le jeu. La sortie : rester dans votre état Adulte, celui qui décrit les faits sans émotion et sans jugement.


Trois phrases suffisent, selon votre position dans la scène :


Si vous êtes visé : « Tu plaisantes peut-être. Moi, ça ne me fait pas rire. » Calme, factuel, sans agressivité. Vous ne discutez pas l'intention, vous nommez l'effet. Personne ne peut vous contester votre propre ressenti.


Si vous êtes témoin : « Je ne suis pas sûr que ça ait fait rire tout le monde. » Le silence des témoins est le carburant du jeu. Une seule voix qui décrit ce qu'elle voit, et le jeu s'arrête.


Si vous êtes manager : le sujet se traite à chaud, brièvement, et devant le groupe, parce que l'humiliation a eu lieu devant le groupe. « On reprend » n’est pas à la hauteur. « Cette remarque n'a pas sa place ici » suffit.


Que les choses soient claires : il est possible de rire de tout, y compris devant la personne. Une blague est une blague et le restera ; le monde a besoin de ses clowns. Que quelqu'un le prenne mal ne prouve pas la faute, la susceptibilité existe aussi. Cependant la vérité se révèle souvent une seconde après la chute de la blague, dans la réponse au malaise. Celui qui plaisantait répare. Celui qui visait accuse : « Tu es trop sensible. »
Alors, restez vigilant.
Ne laissez pas faire et ne vous laissez pas faire.
Et surtout, ne jouez pas !

vendredi 26 juin 2026

Relaxation

Je faisais un stage d'impro vocale. La voix, c'est mon dada et la voix, c'est le corps.

Dans ce groupe magnifique, une danseuse. Le matin, je la regarde s'échauffer : elle se contorsionne, se déplie, tient des poses que je ne peux envisager qu'en rêve. C'est beau. Je m'approche, je la félicite. Elle m'invite à la rejoindre. Je décline et j'avoue : je suis raide et pas qu'un peu. Pour mille raisons, je peine à me pencher en avant, m'assoir en tailleur est un challenge et le mot Yoga provoque chez moi un réel malaise. Mon corps n'a pas accès à sa propre souplesse.

Elle me dit que cela se travaille. Je connais la chanson, lui dis-je, mais jusqu'ici les fruits se font attendre.

La souplesse, m'explique-t-elle, ne loge pas toujours là où je l'imagine. L'une de ses professeures de danse lui avait confié un jour que l'exercice le plus important pour rester souple n'était pas une posture, mais une visualisation : allongé, les yeux fermés, parcourir chaque muscle, chaque articulation, et les imaginer dans leur forme la plus détendue. Aucune pose absurde à tenir. Juste conscientiser, puis relâcher.

Se relaxer est la clé de la perception. Se détendre, c'est se donner accès au corps et à sa sagesse.

À méditer.

mercredi 24 juin 2026

L'école est finie...

« Tu crois qu’avec ça, j'ai tout dit ? »


Combien de fois, à la veille d'une présentation, le coach en prise de parole en public que je suis a entendu cette phrase ! Je les vois qui me récitent leurs slides avec application, comme on réviserait un oral, l'œil inquiet, à l'affût de l'oubli, de la faute, de la question qui pourrait les coincer ou les prendre au dépourvu.


La plupart des orateurs préparent leurs présentations comme ils prépareraient un examen. Persuadés qu'ils seront là pour être notés, évalués, qu'on les attend au tournant, qu'il s'agit de prouver qu'ils savent. Alors, pour se protéger, ils empilent, ils se couvrent. Ceinture et bretelles ! Ils se rassurent à l'idée de n'avoir rien oublié.


Mais une présentation n'a rien à voir avec vous, ni avec ce que vous avez à dire ou envie de dire. Elle n'a à voir qu'avec ceux qui vous écoutent, et avec ce dont ils ont besoin, eux, pour avancer. Le sujet, ce n'est jamais vous. C'est la salle.


Vous serez jugé, c'est vrai, mais pas sur ce que vous savez. Vous ne serez jugé qu’à l'aune de l'ennui que vous aurez créé ou que vous aurez su éviter.  

lundi 22 juin 2026

La question de Cassandre...

Face à ce que les humains produisent de pire, comment se positionner, comment continuer de vivre sereinement quand tout autour de nous semble être pris d'un vertige de folie et d'absurde ?...

C'est la question de Cassandre. Elle est vertigineuse.

D'abord, voir ne suffit pas. C'est même parfois un fardeau supplémentaire : la lucidité sans levier produit de l'impuissance, et l'impuissance prolongée produit du cynisme, qui est une forme de capitulation intellectuelle déguisée en sophistication. Le premier danger pour "ceux qui voient", c'est de confondre la clairvoyance avec une position, alors que ce n'est qu'un point de départ.

Il existe des défenses, des postures que nous pouvons adopter.

La première est l'ancrage dans des communautés de pensée réelles, pas des bulles de confort idéologique, mais des espaces où la contradiction est possible et bienvenue. La résistance intellectuelle est rarement solitaire, c'est pour cela que je souligne si souvent l'importance de la maîtrise relationnelle : un ami qui pense différemment et qu'on écoute vraiment, une conversation dont on repart moins certain qu'avant de l'avoir commencée… ce sont ces espaces qui maintiennent la pensée en mouvement. 

La deuxième est le refus de jouer sur le terrain adverse. Les systèmes conçus pour capturer l'attention se nourrissent de notre promptitude à la réaction et au soulagement. Ne pas répondre au rythme qu'ils nous imposent est déjà un acte de souveraineté. Choisir de ne pas scroller au réveil, de ne jamais réagir à chaud, de s'informer à une source payante une fois par jour plutôt qu'en continu, d'éteindre les notifications, toutes les notifications, lire un livre ou un texte long jusqu'au bout, autant d'actes minuscules qui font de nous des résistants au système. 

La troisième nous vient des Stoïciens : la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, non pas pour se désengager, mais pour concentrer l'énergie là où elle a une prise réelle. L'action incarnée contre la posture globale et impuissante : aider un voisin, une association, donner de son temps à l'école du quartier, mentorer un jeune collègue.

Dans un système qui monétise l'anxiété et fragmente l'attention, cultiver une vie intérieure dense, une pensée lente, une présence réelle aux autres, c'est en soi une forme de résistance. 

Rien de spectaculaire. 

Mais durable.

Ces trois défenses ont quelque chose en commun : elles demandent toutes un moment d'arrêt avant de pouvoir s'enclencher. On ne choisit pas son groupe, son rythme ou son périmètre d'action dans l'urgence. Il faut d'abord s'en extraire. Il faut d'abord accepter de se taire. C'est précisément là que tout commence et que tout résiste. C'est ce que j'évoquais dans mon dernier post.

vendredi 19 juin 2026

Là où tout commence...

Résister commence par une seule chose, que presque tout autour de nous conspire à empêcher.

Le silence.

Je ne parle pas du silence qui se conçoit comme une absence de bruit, mais du silence comme l'interruption volontaire de tous les flux qui nous entourent. Le silence qui nous invite à cesser d'être alimenté pour commencer à penser.

Ce qui rend cela ardu n'est pas technique. C'est que le silence nous confronte immédiatement à nous-mêmes, et que cette confrontation est inconfortable pour la plupart des gens. Les systèmes dont je parlais hier l'ont bien compris : ils ne nous forcent pas à suivre leurs contenus, mais ils nous offrent une distraction permanente et agréable qui rend le silence superflu, jusqu'à le rendre insupportable.

Ce que le silence rend possible, c'est assez d'espace pour la question : qu'est-ce que je pense réellement, en dehors de ce qu'il m'est donné à penser ? C'est une question déstabilisante. Elle peut mener à découvrir que certaines de nos convictions les plus fermes ne sont que du mimétisme. C'est pourtant le seul point de départ honnête.

De là peuvent naître, dans n'importe quel ordre, la lecture lente, la conversation vraie, le doute méthodique, la pratique contemplative, peu importe la forme, elle est secondaire. La disposition première est toujours la même : consentir à ne pas être rempli pour laisser assez de place à ce qui nous dépasse.



jeudi 18 juin 2026

Autant de bêtise ?....

Si vous êtes comme moi, vous ne comprenez pas comment il est possible, à peine 80 ans après la fin du deuxième conflit mondial, après 68 millions de morts, que les humains continuent de penser que la violence peut résoudre leurs problèmes et leurs différends.
Ceux qui nous dirigent sont-ils à ce point limités ?
Il est bien possible que ce soit le cas et avant de les blâmer pour ce manque criant d'intelligence, il convient de se demander : la bêtise humaine dont parlait si bien Einstein, la qualifiant d'aussi infinie que l'univers, où puise-t-elle sa source ?…
Comment se fait-il que nous connaissions la sagesse depuis des millénaires, mais qu'il nous soit impossible de la mettre en acte ?
La psychologie évolutive nous donne des éléments de réponse. 
Il y aurait trois moteurs principaux :

L'ego défensif. Le premier moteur, c'est le besoin de cohérence interne. Le cerveau humain déteste la dissonance cognitive : il préfère défendre une croyance fausse plutôt que de supporter l'inconfort de se tromper. Ce n'est pas de la bêtise au sens d'un manque d'intelligence : c'est une intelligence mise au service de sa propre protection. Les personnes les plus brillantes y sont souvent les plus vulnérables, parce qu'elles ont plus de ressources rhétoriques pour justifier ce qu'elles refusent de remettre en question.

Le mimétisme tribal. Le deuxième moteur est social. L'appartenance à un groupe a été, pendant la quasi-totalité de l'histoire évolutive humaine, une condition à notre survie. Adopter les croyances du groupe, même si elle sont absurdes, est donc un comportement profondément rationnel à l'échelle tribale. Ce qui ressemble à de la bêtise collective n'est souvent que de la loyauté mal recalibrée : on pense avec son groupe avant de penser par soi-même.

La paresse attentionnelle. Le troisième moteur est cognitif. Le système de pensée rapide, ce que Kahneman appelle le Système 1, est économe et souvent suffisant. La réflexion lente demande un effort que la plupart des situations quotidiennes ne semblent pas justifier. La bêtise naît alors moins d'une incapacité à penser que d'une absence de raison perçue de le faire. Le danger vient quand les enjeux sont réels et que le pilote automatique reste enclenché.

Alors, la bêtise humaine ne surgit pas du néant. Elle plonge ses racines dans ce que nous avons de plus ancien. Elle est, en un sens troublant, un sous-produit de notre désir de vivre. Comprendre n'absout rien. Les guerres, les haines, les violences, les meurtres, ces conséquences terribles ne se dissolvent pas dans cette prise de conscience.

À l'échelle collective, je ne me fais hélas guère d'illusions. Les systèmes qui prospèrent sur notre inattention sont trop bien construits, trop profitables et trop confortables pour leurs bénéficiaires pour céder à la seule lucidité de quelques-uns.

Mais, il y a quelque chose que ces systèmes ne contrôlent pas entièrement : notre intériorité. Ce que je choisis de penser quand personne ne regarde. La qualité de présence que j'apporte à une conversation, à un silence, à un autre être humain. Ce n'est pas rien. C'est même, peut-être, le seul endroit où la résistance est possible sans se perdre soi-même.

Pendant que le monde s'enflamme, et il s'enflamme, encore, commencer par là n'est pas un renoncement. C'est une manière d'être au monde, sobre et probablement la seule qui soit durable. 

Reste à savoir comment cultiver cette intériorité. La réponse, dans mon prochain post, tient en un mot.

mercredi 17 juin 2026

Et si quelque chose ne se passe pas comme prévu ?...

La plupart des orateurs que je vois sont épuisés avant même d'avoir commencé à parler. Ils ne le sont pas par ce qu'ils vont dire, mais par tout ce qu'ils essaient de contrôler avant de le dire.

La salle. L'humeur du N+1 au premier rang. Le silence après une diapositive. Le visage fermé qui ressemble à de l'ennui de celui qui regarde son téléphone. La question piège qu'il faudrait anticiper, la phrase qu'il faudrait placer, le ton qu'il faudrait avoir. Comme si la qualité de leur intervention tenait dans leur capacité à dompter tout ce qui n'est pas eux.

C'est une équation perdue d'avance. Vous ne contrôlerez jamais la salle. Vous ne contrôlerez jamais la fatigue d'untel, l'agacement d'une telle, la réunion difficile qui a précédé la vôtre. Plus vous essayez, plus vous vous épuisez. Plus vous vous épuisez, moins vous êtes présent. C'est cet effort lui-même qui vous trahit.

Il existe un autre point d'appui. Il ne s'agit plus de vouloir changer les circonstances, mais de changer le regard que vous portez sur elles. Décider que vous n'êtes pas la victime de ce qui se passe dans la salle, mais l'auteur de ce que vous y apportez. La distinction change tout dans l'expérience que vous en aurez. Vous cessez de réagir. Vous redevenez maître de votre jeu.

Le paradoxe, c'est que cette posture est plus reposante. Vous n'avez plus à maintenir une vigilance épuisante sur ce qui ne vous appartient pas. Il vous reste un seul périmètre, le vôtre. C'est exactement là que se loge votre présence.

Vous ne deviendrez pas convaincant en cherchant à dominer la salle. Vous avez une chance de le devenir en cessant de croire que c'est ce qu'on attend de vous.

mardi 16 juin 2026

1+1=1 ou 3 ?

C'est une équation banale, sans doute l'une des premières que vous avez apprises à l'école. La base de l'arithmétique : 1+1=2.

L'évidence même. Une vérité universelle que personne ne songerait à questionner.

Sauf que… dans la vie réelle, les choses ne s'additionnent pas comme sur une feuille de papier.

Un nuage plus un nuage ? Un seul nuage, plus vaste, mais unique. 1+1=1.

Une pile de linge posée sur une autre pile de linge ? Une pile de linge. 1+1=1.

Si j'allais plus loin et osais le parallèle avec ma pratique : lorsque deux individus communiquent pleinement, quelque chose naît de leur relation qui transcende les deux êtres en présence, ce quelque chose existe, même s'il est difficile à nommer… 1 + 1 = 3.

L'idée n'est pas de récuser les théorèmes qu'on nous a transmis, mais de cesser de leur laisser le dernier mot, de regarder le monde par notre propre pouvoir d'observation et d'émerveillement, plutôt que par les certitudes héritées.

Car les choses sont rarement ce que nous avons décidé qu'elles devaient être.

lundi 15 juin 2026

Le bouton et le vide...

67 % des hommes ont préféré une décharge électrique à… rien. 


On place un homme seul dans une pièce pendant quinze minutes. Rien à faire, rien pour se distraire, personne à qui parler. Juste lui et ses pensées.

À la sortie, le mot qui revient n'est pas ennui. C'est souffrance.

Alors, des chercheurs ont ajouté un bouton dans la pièce qui délivre une décharge électrique, la même qu'on leur avait fait tester avant, et qu'ils avaient jugée désagréable au point d'être prêts à payer pour l'éviter. Le résultat : 67 % des hommes ont préféré s'infliger cette décharge plutôt que de rester seuls avec eux-mêmes contre 25 % chez les femmes. (Wilson et al., Science, 2014*).

Nous voilà. Nous sommes démunis devant le vide et prêts à la douleur pourvu qu'il se passe quelque chose.

Nous sommes des faiseurs, des êtres d'action. C'est par l'action que nous avons survécu, que les ponts se construisent, que les projets aboutissent, que la Lune a été conquise. Tout ce que l'humanité a de grand est sorti de cette inquiétude, de cet appel au mouvement.

Mais, nous ne sommes pas ce que nous faisons. Avoir perdu le lien avec notre intériorité, pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle produit, n'est pas une bonne nouvelle. Tous les écrans à portée de main ne sont pas le remède à ce malaise : ils en sont la version moderne, le bouton qu'on presse pour ne pas avoir à se rencontrer.

Alors, je propose l'inverse. Fabriquer de l'ennui. S'asseoir, sans bouton, et observer ce qui se met à vivre en nous quand plus rien ne pousse, ne tire, ni ne discute. Écouter ce qui résonne quand on cesse d'agir. Non pour fuir l'action, mais pour qu'elle parte enfin de quelque part.

Le bouton est toujours là. La vraie liberté, c'est de ne pas le presser. 


*Wilson, T. D., Reinhard, D. A., Westgate, E. C., Gilbert, D. T., et al. (2014). « Just think: The challenges of the disengaged mind », Science, vol. 345, n° 6192, p. 75-77.

vendredi 12 juin 2026

C'est ma nature ! Vraiment ?

« Je suis de nature anxieuse. »

La phrase tombe au détour d'une séance, anodine. Celui qui la prononce porte de lourdes responsabilités dans une grande maison. Je l'arrête.
Personne n'est de nature anxieuse. La seule nature qui soit la vôtre, c'est d'être humain. Vous n'en avez pas d'autre. Tout le reste, tout ce que vous prenez pour votre nature, n'est qu'un assemblage de croyances, d'histoires, essentiellement des faussetés que vous vous racontez sur vous-même. Ces croyances vous collent à la peau et finissent par dénaturer votre rapport au monde.

D'autant que personne ne sait vraiment dire ce qu'est l'anxiété. La réponse la plus immédiate : un malaise face au futur, une anticipation catastrophiste, un rapport au lendemain comme désaxé. C'est faux. L'anxiété ne parle pas que de votre futur. Elle parle surtout de votre passé, d'une expérience que vous ne voulez pas voir se rejouer. C'est avant tout le passé qui fabrique l'anxiété. Parce que votre cerveau, lui, fait très bien son travail : il vous protège de ce qui vous a déjà blessé.

Soignez votre rapport à votre passé, à l'histoire que vous vous en racontez, et vous verrez grandir l'appétit que vous avez de votre avenir.
Car s'il est une chose excitante dans nos existences, c'est bien cette page blanche qu'on appelle demain.