mercredi 24 juin 2026

L'école est finie...

« Tu crois qu’avec ça, j'ai tout dit ? »


Combien de fois, à la veille d'une présentation, le coach en prise de parole en public que je suis a entendu cette phrase ! Je les vois qui me récitent leurs slides avec application, comme on réviserait un oral, l'œil inquiet, à l'affût de l'oubli, de la faute, de la question qui pourrait les coincer ou les prendre au dépourvu.


La plupart des orateurs préparent leurs présentations comme ils prépareraient un examen. Persuadés qu'ils seront là pour être notés, évalués, qu'on les attend au tournant, qu'il s'agit de prouver qu'ils savent. Alors, pour se protéger, ils empilent, ils se couvrent. Ceinture et bretelles ! Ils se rassurent à l'idée de n'avoir rien oublié.


Mais une présentation n'a rien à voir avec vous, ni avec ce que vous avez à dire ou envie de dire. Elle n'a à voir qu'avec ceux qui vous écoutent, et avec ce dont ils ont besoin, eux, pour avancer. Le sujet, ce n'est jamais vous. C'est la salle.


Vous serez jugé, c'est vrai, mais pas sur ce que vous savez. Vous ne serez jugé qu’à l'aune de l'ennui que vous aurez créé ou que vous aurez su éviter.  

lundi 22 juin 2026

La question de Cassandre...

Face à ce que les humains produisent de pire, comment se positionner, comment continuer de vivre sereinement quand tout autour de nous semble être pris d'un vertige de folie et d'absurde ?...

C'est la question de Cassandre. Elle est vertigineuse.

D'abord, voir ne suffit pas. C'est même parfois un fardeau supplémentaire : la lucidité sans levier produit de l'impuissance, et l'impuissance prolongée produit du cynisme, qui est une forme de capitulation intellectuelle déguisée en sophistication. Le premier danger pour "ceux qui voient", c'est de confondre la clairvoyance avec une position, alors que ce n'est qu'un point de départ.

Il existe des défenses, des postures que nous pouvons adopter.

La première est l'ancrage dans des communautés de pensée réelles, pas des bulles de confort idéologique, mais des espaces où la contradiction est possible et bienvenue. La résistance intellectuelle est rarement solitaire, c'est pour cela que je souligne si souvent l'importance de la maîtrise relationnelle : un ami qui pense différemment et qu'on écoute vraiment, une conversation dont on repart moins certain qu'avant de l'avoir commencée… ce sont ces espaces qui maintiennent la pensée en mouvement. 

La deuxième est le refus de jouer sur le terrain adverse. Les systèmes conçus pour capturer l'attention se nourrissent de notre promptitude à la réaction et au soulagement. Ne pas répondre au rythme qu'ils nous imposent est déjà un acte de souveraineté. Choisir de ne pas scroller au réveil, de ne jamais réagir à chaud, de s'informer à une source payante une fois par jour plutôt qu'en continu, d'éteindre les notifications, toutes les notifications, lire un livre ou un texte long jusqu'au bout, autant d'actes minuscules qui font de nous des résistants au système. 

La troisième nous vient des Stoïciens : la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, non pas pour se désengager, mais pour concentrer l'énergie là où elle a une prise réelle. L'action incarnée contre la posture globale et impuissante : aider un voisin, une association, donner de son temps à l'école du quartier, mentorer un jeune collègue.

Dans un système qui monétise l'anxiété et fragmente l'attention, cultiver une vie intérieure dense, une pensée lente, une présence réelle aux autres, c'est en soi une forme de résistance. 

Rien de spectaculaire. 

Mais durable.

Ces trois défenses ont quelque chose en commun : elles demandent toutes un moment d'arrêt avant de pouvoir s'enclencher. On ne choisit pas son groupe, son rythme ou son périmètre d'action dans l'urgence. Il faut d'abord s'en extraire. Il faut d'abord accepter de se taire. C'est précisément là que tout commence et que tout résiste. C'est ce que j'évoquais dans mon dernier post.

vendredi 19 juin 2026

Là où tout commence...

Résister commence par une seule chose, que presque tout autour de nous conspire à empêcher.

Le silence.

Je ne parle pas du silence qui se conçoit comme une absence de bruit, mais du silence comme l'interruption volontaire de tous les flux qui nous entourent. Le silence qui nous invite à cesser d'être alimenté pour commencer à penser.

Ce qui rend cela ardu n'est pas technique. C'est que le silence nous confronte immédiatement à nous-mêmes, et que cette confrontation est inconfortable pour la plupart des gens. Les systèmes dont je parlais hier l'ont bien compris : ils ne nous forcent pas à suivre leurs contenus, mais ils nous offrent une distraction permanente et agréable qui rend le silence superflu, jusqu'à le rendre insupportable.

Ce que le silence rend possible, c'est assez d'espace pour la question : qu'est-ce que je pense réellement, en dehors de ce qu'il m'est donné à penser ? C'est une question déstabilisante. Elle peut mener à découvrir que certaines de nos convictions les plus fermes ne sont que du mimétisme. C'est pourtant le seul point de départ honnête.

De là peuvent naître, dans n'importe quel ordre, la lecture lente, la conversation vraie, le doute méthodique, la pratique contemplative, peu importe la forme, elle est secondaire. La disposition première est toujours la même : consentir à ne pas être rempli pour laisser assez de place à ce qui nous dépasse.



jeudi 18 juin 2026

Autant de bêtise ?....

Si vous êtes comme moi, vous ne comprenez pas comment il est possible, à peine 80 ans après la fin du deuxième conflit mondial, après 68 millions de morts, que les humains continuent de penser que la violence peut résoudre leurs problèmes et leurs différends.
Ceux qui nous dirigent sont-ils à ce point limités ?
Il est bien possible que ce soit le cas et avant de les blâmer pour ce manque criant d'intelligence, il convient de se demander : la bêtise humaine dont parlait si bien Einstein, la qualifiant d'aussi infinie que l'univers, où puise-t-elle sa source ?…
Comment se fait-il que nous connaissions la sagesse depuis des millénaires, mais qu'il nous soit impossible de la mettre en acte ?
La psychologie évolutive nous donne des éléments de réponse. 
Il y aurait trois moteurs principaux :

L'ego défensif. Le premier moteur, c'est le besoin de cohérence interne. Le cerveau humain déteste la dissonance cognitive : il préfère défendre une croyance fausse plutôt que de supporter l'inconfort de se tromper. Ce n'est pas de la bêtise au sens d'un manque d'intelligence : c'est une intelligence mise au service de sa propre protection. Les personnes les plus brillantes y sont souvent les plus vulnérables, parce qu'elles ont plus de ressources rhétoriques pour justifier ce qu'elles refusent de remettre en question.

Le mimétisme tribal. Le deuxième moteur est social. L'appartenance à un groupe a été, pendant la quasi-totalité de l'histoire évolutive humaine, une condition à notre survie. Adopter les croyances du groupe, même si elle sont absurdes, est donc un comportement profondément rationnel à l'échelle tribale. Ce qui ressemble à de la bêtise collective n'est souvent que de la loyauté mal recalibrée : on pense avec son groupe avant de penser par soi-même.

La paresse attentionnelle. Le troisième moteur est cognitif. Le système de pensée rapide, ce que Kahneman appelle le Système 1, est économe et souvent suffisant. La réflexion lente demande un effort que la plupart des situations quotidiennes ne semblent pas justifier. La bêtise naît alors moins d'une incapacité à penser que d'une absence de raison perçue de le faire. Le danger vient quand les enjeux sont réels et que le pilote automatique reste enclenché.

Alors, la bêtise humaine ne surgit pas du néant. Elle plonge ses racines dans ce que nous avons de plus ancien. Elle est, en un sens troublant, un sous-produit de notre désir de vivre. Comprendre n'absout rien. Les guerres, les haines, les violences, les meurtres, ces conséquences terribles ne se dissolvent pas dans cette prise de conscience.

À l'échelle collective, je ne me fais hélas guère d'illusions. Les systèmes qui prospèrent sur notre inattention sont trop bien construits, trop profitables et trop confortables pour leurs bénéficiaires pour céder à la seule lucidité de quelques-uns.

Mais, il y a quelque chose que ces systèmes ne contrôlent pas entièrement : notre intériorité. Ce que je choisis de penser quand personne ne regarde. La qualité de présence que j'apporte à une conversation, à un silence, à un autre être humain. Ce n'est pas rien. C'est même, peut-être, le seul endroit où la résistance est possible sans se perdre soi-même.

Pendant que le monde s'enflamme, et il s'enflamme, encore, commencer par là n'est pas un renoncement. C'est une manière d'être au monde, sobre et probablement la seule qui soit durable. 

Reste à savoir comment cultiver cette intériorité. La réponse, dans mon prochain post, tient en un mot.

mercredi 17 juin 2026

Et si quelque chose ne se passe pas comme prévu ?...

La plupart des orateurs que je vois sont épuisés avant même d'avoir commencé à parler. Ils ne le sont pas par ce qu'ils vont dire, mais par tout ce qu'ils essaient de contrôler avant de le dire.

La salle. L'humeur du N+1 au premier rang. Le silence après une diapositive. Le visage fermé qui ressemble à de l'ennui de celui qui regarde son téléphone. La question piège qu'il faudrait anticiper, la phrase qu'il faudrait placer, le ton qu'il faudrait avoir. Comme si la qualité de leur intervention tenait dans leur capacité à dompter tout ce qui n'est pas eux.

C'est une équation perdue d'avance. Vous ne contrôlerez jamais la salle. Vous ne contrôlerez jamais la fatigue d'untel, l'agacement d'une telle, la réunion difficile qui a précédé la vôtre. Plus vous essayez, plus vous vous épuisez. Plus vous vous épuisez, moins vous êtes présent. C'est cet effort lui-même qui vous trahit.

Il existe un autre point d'appui. Il ne s'agit plus de vouloir changer les circonstances, mais de changer le regard que vous portez sur elles. Décider que vous n'êtes pas la victime de ce qui se passe dans la salle, mais l'auteur de ce que vous y apportez. La distinction change tout dans l'expérience que vous en aurez. Vous cessez de réagir. Vous redevenez maître de votre jeu.

Le paradoxe, c'est que cette posture est plus reposante. Vous n'avez plus à maintenir une vigilance épuisante sur ce qui ne vous appartient pas. Il vous reste un seul périmètre, le vôtre. C'est exactement là que se loge votre présence.

Vous ne deviendrez pas convaincant en cherchant à dominer la salle. Vous avez une chance de le devenir en cessant de croire que c'est ce qu'on attend de vous.

mardi 16 juin 2026

1+1=1 ou 3 ?

C'est une équation banale, sans doute l'une des premières que vous avez apprises à l'école. La base de l'arithmétique : 1+1=2.

L'évidence même. Une vérité universelle que personne ne songerait à questionner.

Sauf que… dans la vie réelle, les choses ne s'additionnent pas comme sur une feuille de papier.

Un nuage plus un nuage ? Un seul nuage, plus vaste, mais unique. 1+1=1.

Une pile de linge posée sur une autre pile de linge ? Une pile de linge. 1+1=1.

Si j'allais plus loin et osais le parallèle avec ma pratique : lorsque deux individus communiquent pleinement, quelque chose naît de leur relation qui transcende les deux êtres en présence, ce quelque chose existe, même s'il est difficile à nommer… 1 + 1 = 3.

L'idée n'est pas de récuser les théorèmes qu'on nous a transmis, mais de cesser de leur laisser le dernier mot, de regarder le monde par notre propre pouvoir d'observation et d'émerveillement, plutôt que par les certitudes héritées.

Car les choses sont rarement ce que nous avons décidé qu'elles devaient être.

lundi 15 juin 2026

Le bouton et le vide...

67 % des hommes ont préféré une décharge électrique à… rien. 


On place un homme seul dans une pièce pendant quinze minutes. Rien à faire, rien pour se distraire, personne à qui parler. Juste lui et ses pensées.

À la sortie, le mot qui revient n'est pas ennui. C'est souffrance.

Alors, des chercheurs ont ajouté un bouton dans la pièce qui délivre une décharge électrique, la même qu'on leur avait fait tester avant, et qu'ils avaient jugée désagréable au point d'être prêts à payer pour l'éviter. Le résultat : 67 % des hommes ont préféré s'infliger cette décharge plutôt que de rester seuls avec eux-mêmes contre 25 % chez les femmes. (Wilson et al., Science, 2014*).

Nous voilà. Nous sommes démunis devant le vide et prêts à la douleur pourvu qu'il se passe quelque chose.

Nous sommes des faiseurs, des êtres d'action. C'est par l'action que nous avons survécu, que les ponts se construisent, que les projets aboutissent, que la Lune a été conquise. Tout ce que l'humanité a de grand est sorti de cette inquiétude, de cet appel au mouvement.

Mais, nous ne sommes pas ce que nous faisons. Avoir perdu le lien avec notre intériorité, pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle produit, n'est pas une bonne nouvelle. Tous les écrans à portée de main ne sont pas le remède à ce malaise : ils en sont la version moderne, le bouton qu'on presse pour ne pas avoir à se rencontrer.

Alors, je propose l'inverse. Fabriquer de l'ennui. S'asseoir, sans bouton, et observer ce qui se met à vivre en nous quand plus rien ne pousse, ne tire, ni ne discute. Écouter ce qui résonne quand on cesse d'agir. Non pour fuir l'action, mais pour qu'elle parte enfin de quelque part.

Le bouton est toujours là. La vraie liberté, c'est de ne pas le presser. 


*Wilson, T. D., Reinhard, D. A., Westgate, E. C., Gilbert, D. T., et al. (2014). « Just think: The challenges of the disengaged mind », Science, vol. 345, n° 6192, p. 75-77.

vendredi 12 juin 2026

C'est ma nature ! Vraiment ?

« Je suis de nature anxieuse. »

La phrase tombe au détour d'une séance, anodine. Celui qui la prononce porte de lourdes responsabilités dans une grande maison. Je l'arrête.
Personne n'est de nature anxieuse. La seule nature qui soit la vôtre, c'est d'être humain. Vous n'en avez pas d'autre. Tout le reste, tout ce que vous prenez pour votre nature, n'est qu'un assemblage de croyances, d'histoires, essentiellement des faussetés que vous vous racontez sur vous-même. Ces croyances vous collent à la peau et finissent par dénaturer votre rapport au monde.

D'autant que personne ne sait vraiment dire ce qu'est l'anxiété. La réponse la plus immédiate : un malaise face au futur, une anticipation catastrophiste, un rapport au lendemain comme désaxé. C'est faux. L'anxiété ne parle pas que de votre futur. Elle parle surtout de votre passé, d'une expérience que vous ne voulez pas voir se rejouer. C'est avant tout le passé qui fabrique l'anxiété. Parce que votre cerveau, lui, fait très bien son travail : il vous protège de ce qui vous a déjà blessé.

Soignez votre rapport à votre passé, à l'histoire que vous vous en racontez, et vous verrez grandir l'appétit que vous avez de votre avenir.
Car s'il est une chose excitante dans nos existences, c'est bien cette page blanche qu'on appelle demain.

jeudi 11 juin 2026

La maintenance la plus importante que vous ne ferez jamais... (ce n'est pas votre voiture.)

Votre cerveau ne travaille pas pour vous. Il travaille malgré vous.

Depuis des millions d'années, cette machine biologique prend, sans vous consulter, toutes les décisions utiles à votre survie. Elle scanne votre environnement en permanence, traque le moindre signal de danger, s'assure que vous vivrez un jour de plus. Un phénomène constant, continu, forgé à une époque où le but du jeu se résumait à ne pas mourir. La vie était plus simple avant l'invention des réseaux sociaux !

Votre cerveau est avant tout une machine à fabriquer de l'action. Il collecte une information, il déclenche une réponse. C'est son génie, mais c'est aussi son talon d'Achille.

Aujourd'hui, nous recevons des tonnes d'informations sur lesquelles nous ne pouvons strictement rien faire. Des guerres lointaines, des catastrophes à l'autre bout du monde, des crises que nous ne maîtrisons pas. Notre cerveau reçoit le signal, cherche l'action à produire et ne la trouvant pas, il tourne à vide, s'épuise et nous avec.

Par quoi commencer pour lui rendre son pouvoir ? Par le plus simple et le plus difficile à la fois. Choisir un moment de la journée où vous ne recevez rien. Pas de fil d'actualité, pas de notifications, pas de podcast en bruit de fond. Juste vous et ce qui vous entoure physiquement. 

Dix minutes suffisent. 

Ce n'est pas de la méditation, ce n'est pas du bien-être : c'est de la maintenance

Vous rendez à votre cerveau les conditions pour lesquelles il a été conçu : traiter ce qui est là, devant vous, ici et maintenant.

mercredi 10 juin 2026

Le développement personnel, et si ça ne marchait pas ?

Il faut avoir le courage de regarder le bilan en face. Depuis trente ou quarante ans, des milliards ont été dépensés en séminaires, en workshops, en retraites, en méthodes censées nous rendre plus alignés, plus sereins, plus "congruents avec nos valeurs". Des salles entières en extase un vendredi soir. Deux semaines plus tard, rien. La même personne, les mêmes schémas, la même difficulté à être au monde. Le moment est peut-être venu d'accepter le constat : ce truc ne marche pas.

C'est comme si quelqu'un vous disait : "Tu vois flou ? J'ai inventé un truc formidable", et qu'il vous mette un micro dans l'oreille. Ça ne marche pas. Ce n'est pas le bon dispositif. Le jour où quelqu'un a inventé les lunettes, le problème a cessé d'exister. Plus personne ne cherche. On voit net, point final.*

Peut-être faut-il accepter d'autres hypothèses. Peut-être que ce qu'on cherche, cet état de plénitude intérieure stable, livré clés en main par un gourou ou un week-end immersif, n'existe pas.

Mais ça ne veut pas dire qu'il faut arrêter de travailler sur soi. Ça veut dire qu'il faut le faire autrement. Le vrai sujet n'est pas de vous changer, vous. C'est de changer votre rapport au monde : la façon dont vous prenez la parole, dont vous écoutez, dont vous occupez l'espace d'une relation. C'est là, dans cet entre-deux, entre soi et les autres, que quelque chose peut réellement bouger.

C'est ce que je fais depuis deux décennies. Pas de magie, pas de promesse d'extase. Une compétence voulue, un processus compris et une pratique régulière, autour de la communication, de la prise de parole et de la relation. Quand on s'y tient, oui, ça marche. Non pas parce qu'on a trouvé la lumière, mais parce qu'on a fini par trouver les bonnes lunettes !


*J'ai piqué cette métaphore et cette idée de post au neuroscientifique Albert Moukheiber que j'ai vu en conférence récemment et dont je recommande chaudement le travail !... 

mardi 9 juin 2026

Travailler à devenir libre...

La vie a une étrange façon de nous révéler là où nous ne sommes pas encore libres.

Elle place sur notre chemin des personnes, des comportements, des circonstances qui nous irritent, nous blessent ou nous mettent en colère. Être humain, c’est aussi cela : chacun d’entre nous est parfois touché, déstabilisé, débordé. Il n’y a rien d’anormal à cela.

Ces réactions ont quelque chose à nous apprendre.

Ce qui souffre, ce qui se sent offensé ou menacé, n’est pas la partie la plus profonde de nous-mêmes. C’est notre ego, notre personnalité, l’image que nous avons construite de qui nous sommes. Chaque fois que nous jugeons, blâmons, critiquons, nous plaignons ou cherchons un responsable à notre inconfort intérieur, nous nous plaçons dans une position de victime.

Ce n’est ni une faute ni un défaut moral. C’est simplement une tendance humaine.

Pourtant, cette posture a un coût. Elle revient à attribuer à quelqu’un d’autre un pouvoir sur notre état intérieur. En accusant une personne d’être la cause de notre colère, de notre frustration ou de notre souffrance, nous lui accordons implicitement une autorité sur notre paix, notre équilibre et notre bien-être.

Or cette idée est trompeuse.

Bien sûr, les actes des autres peuvent nous affecter. Bien sûr, certains comportements sont inacceptables et ne doivent pas être excusés*. Mais, sauf lorsqu’il s’agit d’une menace réelle pour notre intégrité physique, ce qui nous bouleverse le plus profondément révèle souvent quelque chose qui existe déjà en nous : une insécurité, une blessure, un sentiment de manque, une peur ou une fragilité encore inexplorée.

Ainsi, lorsque quelqu’un nous met en colère, il est possible de voir la situation autrement. Non plus comme une preuve de ce que l’autre a fait de mal, mais comme une occasion de découvrir ce qui, en nous, demande encore à être compris, accepté ou guéri.

La véritable liberté commence lorsque nous cessons de rendre les autres responsables de notre état émotionnel.

À partir de là, nous retrouvons notre pouvoir. Nous cessons de subir nos réactions pour en devenir les observateurs. Nous devenons capable de répondre plutôt que de réagir. "Response able" - Responsable. Nous assumons la responsabilité de notre monde intérieur. 

Nous découvrons peu à peu qu’aucune circonstance extérieure ne peut nous enlever ce qui constitue notre liberté fondamentale.


* Ce post n'a pas pour objet de nier la responsabilité qui incombe aux auteurs de comportements toxiques et harcelants, ni de minimiser les injustices terribles et réelles subies chaque jour par des innocents. La responsabilité de nos réactions et la responsabilité des actes d'autrui sont deux choses différentes. Les deux peuvent coexister. 


lundi 8 juin 2026

Entre vous et votre pantalon !

Une règle que je ne transgresse jamais : ne jamais porter de pantalon dit « skinny », « slim », « étroit ». Et un aveu qui va avec : je n'arrive pas à rester détendu en présence de quelqu'un qui en porte. C'est plus fort que moi. Quelque chose en moi se contracte, comme par sympathie.

Longtemps j'ai cru à une lubie. C'en est une, sans doute. Mais, il y a dessous une vérité que le théâtre m'a apprise et que la scène vérifie chaque soir : mon corps lit le corps de l'autre. Devant une silhouette entravée, un tissu qui fige les jambes, interdit l'enjambée, refuse qu'on s'accroupisse à hauteur d'enfant, mon propre système nerveux épouse la contrainte. La tension de l'autre devient la mienne. On ne se détend jamais tout à fait près de quelqu'un qui ne peut pas respirer dans son pantalon !

Car la présence, c'est aussi le costume. Le théâtre l'a toujours su : le costume n'est pas une décoration posée sur l'acteur, c'est un outil qui le transforme. Mettez à quelqu'un les bottes d'un roi et sa démarche change avant même qu'il ait parlé. La recherche a fini par nommer ce que les comédiens pratiquent d'instinct, c'est l'enclothed cognition : le vêtement ne modifie pas seulement le regard des autres, il modifie l'état intérieur de celui qui le porte. On ne joue pas pareil selon ce qu'on a sur le dos. On ne vit pas pareil.

C'est là que le pantalon étroit commet son méfait. Il ampute l'ancrage. La présence se joue d'abord dans les jambes : sentir le sol, planter ses appuis, respirer jusque dans le bassin, pouvoir s'avancer vers l'autre d'un grand pas franc. Le skinny vous vole tout cela. Il raccourcit la foulée, verrouille l'assise, interdit le geste ample. Pire : il vous rappelle sans cesse à vous-même. Il pince, il serre, il réclame une part de votre attention et cette part-là, vous ne l'avez plus pour l'autre. Or la présence n'est rien d'autre que de l'attention rendue disponible. Un vêtement dont on a conscience est un vêtement qui vous retient en vous.

D'où ma recommandation, et c'est la seule règle qui vaille : le confort vestimentaire doit primer. Toujours. Le confort, à y regarder de près, c'est une affaire d'espace : il faut un espace entre le corps et le vêtement. Cet espace est celui du confort, mais il est surtout celui du mouvement, et le mouvement, c'est la vie.

Le pantalon étroit abolit cet espace. Il colle, il épouse, il supprime le jeu, au sens où l'on parle du jeu d'une mécanique, ce léger vide sans lequel rien ne tourne. Plus d'espace, plus de mouvement ; plus de mouvement, plus de vie qui circule. Le tissu devient une seconde peau qui ne respire pas, et l'on finit par retenir son corps comme on retient son souffle.

Offrez-vous cet espace, au contraire, et tout se remet à bouger : la foulée s'allonge, le bassin respire, le geste retrouve son ampleur. Vous oubliez votre vêtement, et c'est précisément quand on l'oublie qu'il fait bien son travail. Le bon costume disparaît pour ne laisser que vous, libre de vos mouvements, donc disponible à l'autre. Car l'élégance vraie n'a jamais été d'être bien habillé. C'est d'être assez libre dans ses habits pour ne plus y penser, et n'offrir à celui qui vous fait face que votre présence entière.

vendredi 5 juin 2026

Créer des liens...

En écho au billet d'hier, cette phrase d'Irvin Yalom, le psychothérapeute, qui prolonge exactement celle de Cyrulnik : "le lieu de la guérison, c'est la relation".

Voilà deux hommes qui ont passé leur vie penchés sur l'âme humaine, qui pointent le même endroit. Le bonheur s'y loge, dit l'un. La guérison aussi, dit l'autre. La relation n'est donc pas un agrément de l'existence, une douceur en plus : elle en est le terrain même. La relation est une nécessité, pas une option.

Voici ce que cela change : si la relation est à ce point vitale, alors la comprendre et la travailler n'est plus un luxe. C'est prendre soin de l'essentiel. Or, et c'est toute mon affaire (mon combat ?), la maîtrise relationnelle n'est pas un don tombé du ciel, réservé à une élite. Elle s'apprend, se développe, se renforce. C'est comme un muscle ou un instrument sur lequel faire ses gammes.

Le bonheur et la guérison logent dans le lien. 

Autant apprendre à le tisser.





jeudi 4 juin 2026

Savoir ce qu'est le bonheur...

J’écoute Boris Cyrulnik dans une interview radiophonique. Il dit : le bonheur, c’est la relation et le sens. 

Rien d’autre, pas la performance, pas la réussite, pas l’argent, pas la possession.


La relation et le sens.


Depuis, je reviens souvent à cette phrase dans mes moments de doute, quand je ne sais plus très bien ce qu’il faudrait faire pour avancer, quand il est compliqué d’être humain…


Quelle relation est-ce que je nourris ? Le sens que je donne à ma vie ?


Le brouillard se lève un peu.


Avec qui ? Pour quoi ?


Le reste suit.



Invité de 8h20 — Le Grand Entretien, sur France Inter, le jeudi 16 avril 2026.