Une règle que je ne transgresse jamais : ne jamais porter de pantalon dit « skinny », « slim », « étroit ». Et un aveu qui va avec : je n'arrive pas à rester détendu en présence de quelqu'un qui en porte. C'est plus fort que moi. Quelque chose en moi se contracte, comme par sympathie.
Longtemps j'ai cru à une lubie. C'en est une, sans doute. Mais, il y a dessous une vérité que le théâtre m'a apprise et que la scène vérifie chaque soir : mon corps lit le corps de l'autre. Devant une silhouette entravée, un tissu qui fige les jambes, interdit l'enjambée, refuse qu'on s'accroupisse à hauteur d'enfant, mon propre système nerveux épouse la contrainte. La tension de l'autre devient la mienne. On ne se détend jamais tout à fait près de quelqu'un qui ne peut pas respirer dans son pantalon !
Car la présence, c'est aussi le costume. Le théâtre l'a toujours su : le costume n'est pas une décoration posée sur l'acteur, c'est un outil qui le transforme. Mettez à quelqu'un les bottes d'un roi et sa démarche change avant même qu'il ait parlé. La recherche a fini par nommer ce que les comédiens pratiquent d'instinct, c'est l'enclothed cognition : le vêtement ne modifie pas seulement le regard des autres, il modifie l'état intérieur de celui qui le porte. On ne joue pas pareil selon ce qu'on a sur le dos. On ne vit pas pareil.
C'est là que le pantalon étroit commet son méfait. Il ampute l'ancrage. La présence se joue d'abord dans les jambes : sentir le sol, planter ses appuis, respirer jusque dans le bassin, pouvoir s'avancer vers l'autre d'un grand pas franc. Le skinny vous vole tout cela. Il raccourcit la foulée, verrouille l'assise, interdit le geste ample. Pire : il vous rappelle sans cesse à vous-même. Il pince, il serre, il réclame une part de votre attention et cette part-là, vous ne l'avez plus pour l'autre. Or la présence n'est rien d'autre que de l'attention rendue disponible. Un vêtement dont on a conscience est un vêtement qui vous retient en vous.
D'où ma recommandation, et c'est la seule règle qui vaille : le confort vestimentaire doit primer. Toujours. Le confort, à y regarder de près, c'est une affaire d'espace : il faut un espace entre le corps et le vêtement. Cet espace est celui du confort, mais il est surtout celui du mouvement, et le mouvement, c'est la vie.
Le pantalon étroit abolit cet espace. Il colle, il épouse, il supprime le jeu, au sens où l'on parle du jeu d'une mécanique, ce léger vide sans lequel rien ne tourne. Plus d'espace, plus de mouvement ; plus de mouvement, plus de vie qui circule. Le tissu devient une seconde peau qui ne respire pas, et l'on finit par retenir son corps comme on retient son souffle.
Offrez-vous cet espace, au contraire, et tout se remet à bouger : la foulée s'allonge, le bassin respire, le geste retrouve son ampleur. Vous oubliez votre vêtement, et c'est précisément quand on l'oublie qu'il fait bien son travail. Le bon costume disparaît pour ne laisser que vous, libre de vos mouvements, donc disponible à l'autre. Car l'élégance vraie n'a jamais été d'être bien habillé. C'est d'être assez libre dans ses habits pour ne plus y penser, et n'offrir à celui qui vous fait face que votre présence entière.
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