La plupart des orateurs que je vois sont épuisés avant même d'avoir commencé à parler. Ils ne le sont pas par ce qu'ils vont dire, mais par tout ce qu'ils essaient de contrôler avant de le dire.
La salle. L'humeur du N+1 au premier rang. Le silence après une diapositive. Le visage fermé qui ressemble à de l'ennui de celui qui regarde son téléphone. La question piège qu'il faudrait anticiper, la phrase qu'il faudrait placer, le ton qu'il faudrait avoir. Comme si la qualité de leur intervention tenait dans leur capacité à dompter tout ce qui n'est pas eux.
C'est une équation perdue d'avance. Vous ne contrôlerez jamais la salle. Vous ne contrôlerez jamais la fatigue d'untel, l'agacement d'une telle, la réunion difficile qui a précédé la vôtre. Plus vous essayez, plus vous vous épuisez. Plus vous vous épuisez, moins vous êtes présent. C'est cet effort lui-même qui vous trahit.
Il existe un autre point d'appui. Il ne s'agit plus de vouloir changer les circonstances, mais de changer le regard que vous portez sur elles. Décider que vous n'êtes pas la victime de ce qui se passe dans la salle, mais l'auteur de ce que vous y apportez. La distinction change tout dans l'expérience que vous en aurez. Vous cessez de réagir. Vous redevenez maître de votre jeu.
Le paradoxe, c'est que cette posture est plus reposante. Vous n'avez plus à maintenir une vigilance épuisante sur ce qui ne vous appartient pas. Il vous reste un seul périmètre, le vôtre. C'est exactement là que se loge votre présence.
Vous ne deviendrez pas convaincant en cherchant à dominer la salle. Vous avez une chance de le devenir en cessant de croire que c'est ce qu'on attend de vous.
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