Face à ce que les humains produisent de pire, comment se positionner, comment continuer de vivre sereinement quand tout autour de nous semble être pris d'un vertige de folie et d'absurde ?...
C'est la question de Cassandre. Elle est vertigineuse.
D'abord, voir ne suffit pas. C'est même parfois un fardeau supplémentaire : la lucidité sans levier produit de l'impuissance, et l'impuissance prolongée produit du cynisme, qui est une forme de capitulation intellectuelle déguisée en sophistication. Le premier danger pour "ceux qui voient", c'est de confondre la clairvoyance avec une position, alors que ce n'est qu'un point de départ.
Il existe des défenses, des postures que nous pouvons adopter.
La première est l'ancrage dans des communautés de pensée réelles, pas des bulles de confort idéologique, mais des espaces où la contradiction est possible et bienvenue. La résistance intellectuelle est rarement solitaire, c'est pour cela que je souligne si souvent l'importance de la maîtrise relationnelle : un ami qui pense différemment et qu'on écoute vraiment, une conversation dont on repart moins certain qu'avant de l'avoir commencée… ce sont ces espaces qui maintiennent la pensée en mouvement.
La deuxième est le refus de jouer sur le terrain adverse. Les systèmes conçus pour capturer l'attention se nourrissent de notre promptitude à la réaction et au soulagement. Ne pas répondre au rythme qu'ils nous imposent est déjà un acte de souveraineté. Choisir de ne pas scroller au réveil, de ne jamais réagir à chaud, de s'informer à une source payante une fois par jour plutôt qu'en continu, d'éteindre les notifications, toutes les notifications, lire un livre ou un texte long jusqu'au bout, autant d'actes minuscules qui font de nous des résistants au système.
La troisième nous vient des Stoïciens : la distinction entre ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas, non pas pour se désengager, mais pour concentrer l'énergie là où elle a une prise réelle. L'action incarnée contre la posture globale et impuissante : aider un voisin, une association, donner de son temps à l'école du quartier, mentorer un jeune collègue.
Dans un système qui monétise l'anxiété et fragmente l'attention, cultiver une vie intérieure dense, une pensée lente, une présence réelle aux autres, c'est en soi une forme de résistance.
Rien de spectaculaire.
Mais durable.
Ces trois défenses ont quelque chose en commun : elles demandent toutes un moment d'arrêt avant de pouvoir s'enclencher. On ne choisit pas son groupe, son rythme ou son périmètre d'action dans l'urgence. Il faut d'abord s'en extraire. Il faut d'abord accepter de se taire. C'est précisément là que tout commence et que tout résiste. C'est ce que j'évoquais dans mon dernier post.
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