mercredi 4 novembre 2026

Je reviens du Japon...

Je reviens du Japon, à l'autre bout du monde.

J'ai parcouru, pour cet aller-retour, plus de vingt mille kilomètres. Je crois bien n'être jamais allé aussi loin sur Terre. Le vol m'a semblé durer une éternité, suspendu entre deux mondes, le ciel et la terre. Nous avons survolé des lieux dont j'avais entendu parler. J'ai appris qu'une ville du sud-est de la Turquie, non loin de l'Irak, s'appelle Batman. Le monde est encore à découvrir.

J'ai vu le Japon et, bien sûr, je n'ai pas vu le Japon. Quinze jours au loin, ce n'est pas voir. C'est à peine sentir, éprouver un peu de cette culture si particulière, si sensible et disciplinée, si différente et si semblable. J'ai découvert des gestes, des façons d'être au monde qui m'ont ému, m'ont inspiré et parfois, je le dis, m'ont terrifié ! Quoi qu'il en soit, ce pays m'a touché au plus intime. Il m'a changé. Imperceptiblement, je ne suis plus tout à fait le même… sans être tout à fait différent.

Alors quoi ?

Depuis mon retour, une pensée m'habite. Pour être allé aussi loin, je ne peux m'empêcher d'en venir à l'univers, qui est du lointain la plus puissante évocation. Il est là, infini, placide et froid. Puisque je ne peux en percevoir la grandeur, je peux en imaginer la langueur : l'échelle cosmique, la monotonie, le rythme lent des étoiles, des poussières et des comètes… Puis je pense à nous.

Nous qui ne disposons que d'un claquement de doigts pour éprouver notre monde. Juste quelques années pour découvrir ce que c'est que d'être là, sur Terre, et d'éprouver à travers nos corps la rencontre, l'amour, la joie, la peine. Voir des lieux et ne jamais les revoir. Entrer dans ce vertige : tout cela existe, et je suis celui par qui cela est vu. Je suis vivant pour le sentir.

Au Japon, devant certains paysages, je ne savais plus trop ce que je ressentais face à tant d'application, d'histoire, de patience, d'opiniâtreté à vouloir laisser une marque dans le flot du temps, à vouloir imposer la beauté d'une étendue de mousse immaculée dans le chaos des feuilles qui tombent et qui tombent encore. Les jardiniers sont bien courageux : ils passent le râteau aujourd'hui encore, alors que j'écris ces lignes !

Je digresse…

Devant tant de beauté, je faisais souvent le choix du silence, celui de rester là, contemplatif et immobile. Je laissais ce pays faire son chemin en moi, sans savoir ce qu'il changerait. Maintenant que je suis rentré, je vois une ouverture. Notre seule possibilité est de briser la langueur, de faire éclater, dans l'indifférence des distances et des siècles, une démesure de sensations : du désir, de la tendresse, des élans qui nous embarrassent et des joies qui nous débordent. Toute cette intensité dont nous sommes capables et dont l'univers n'a pas idée.

Nous pouvons aussi traverser la vie sans rien en attendre. Remplir nos jours et dormir nos nuits. Remettre à plus tard ce qui nous remue. Les occasions n'auront pas manqué, les visages et les mains tendues non plus, mais ils auront glissé sur la toile cirée de la vie. Puis viendra le dernier jour : ce n'était donc que cela, et nous n'aurons rien compris. Je comprends cette tentation, parce que se laisser atteindre épuise, parce que le monde a ses exigences et qu'il faut parfois aller loin pour le chercher. La langueur de l'univers est une tentation. Nous en sommes les enfants.

Mais nous pouvons consentir à ce que l'existence nous traverse. Nous laisser surprendre par ce qu'un lieu éveille, par ce qu'une rencontre déplace ou qu'un amour rend possible. Nous pouvons oublier la fragilité de nos egos et celle de nos vies, pour embrasser l'idée que nous sommes porteurs de cette vibration et qu'elle est unique…

L'univers peut bien continuer son interminable course.

Pendant quelques secondes, j'étais entièrement là, et lui entièrement en moi.

lundi 12 octobre 2026

Se dire pour se trouver ?

« Quelle est la meilleure décision que vous ayez prise de votre vie ? » Lorsqu'on a posé cette question au comédien Vincent Lindon, sa réponse : le jour où il a décidé de ne plus avoir peur. Peur du monde, peur de dire ce qu’il avait à dire, quand il avait envie de le dire, peu importe ce que cela lui coûtait.

La clé de tout se trouve dans ces quelques derniers mots. Ce n’est pas par décret que l’on fait disparaître la peur. Ce qui change, c’est le prix que vous acceptez de payer. Et pour cela, encore faut-il être conscient de ce que cette peur vous coûte réellement.

La peur de prendre la parole ne provient que très rarement de la crainte de l’auditoire. Le trac ou la phrase avalée en réunion dissimulent en réalité trois menaces bien réelles : rejet, honte, humiliation. Ces craintes sont inscrites dans nos gènes. Pendant des millénaires, être banni du groupe équivalait à une condamnation à mourir de faim ou de froid. Votre cerveau n'a pas oublié cet état : un sourcil qui se fronce dans une réunion importante active la même alarme que si vous étiez chassé de la tribu. Identifier ce peur n'arrête pas l'alarme, mais cela vous permet de la reconnaître pour ce qu'elle est vraiment : un gardien zélé et un peu dépassé qui voit un danger mortel dans un regard dubitatif. Vous pouvez le remercier, mais prenez la parole malgré tout.

C'est dans cet état que se trouve la présence. Elle ne vient pas de la technique, ni de la voix posée. C'est cette décision intérieure qui frappe l'auditeur : cette personne a quelque chose à perdre, et elle est là quand même.

Grâce à l'IA, cette question se pose sous un autre angle. Une machine peut très bien prononcer un discours impeccable, mais elle n’y risque rien, ni sa réputation ni sa place. C’est pourtant là, dans ce risque, que le lien se tisse entre deux êtres humains. La confiance apparaît quand l’auditoire sent que vous vous exposez et que votre parole vous engage. À mesure que les mots parfaits deviendront gratuits, la parole qui coûte quelque chose prendra de la valeur.

Reste ce que Lindon ne dit pas, mais que sa réponse laisse deviner : la joie. Cette joie, très concrète, de se défaire du rôle que le monde attend de vous pour dire simplement qui vous êtes. Ceux qui ont franchi le pas, ne serait-ce qu’une fois, connaissent ce sentiment de légèreté soudaine, comme si la parole retrouvait enfin son propriétaire.

Devenir soi ne nécessite peut-être pas de se trouver, mais simplement de se dire.

dimanche 11 octobre 2026

Être avec...

Dans la vie, beaucoup de choses se ramènent à une seule question : puisque l’autre compte autant dans mon existence, comment est-ce que je me comporte avec lui ?

Aucun être humain ne survit seul. Nos ancêtres le savaient au fond de leurs cavernes, et c’est sans doute plus vrai encore aujourd’hui. Qui me nourrit, qui me transporte, qui trace les routes que j’emprunte, qui m’héberge quand je suis loin, qui me paie à la fin du mois ? Derrière chaque geste ordinaire de ma journée se tient quelqu’un d’autre, le plus souvent invisible. Nous sommes interconnectés en profondeur, bien au-delà de ce que nous acceptons de voir.

Pourtant, dès que cela nous coûte, nos valeurs et nos comportements nous poussent à malmener celui qui rend nos vies possibles. Une sorte de folie originelle : scier en permanence la branche sur laquelle nous sommes assis. Nous en venons à détester ce qui nous fait vivre, à rejeter ce reflet dans le miroir, alors que nous ne sommes rien sans le regard que l’autre pose sur nous.

Pourquoi ce détour philosophique dans des billets consacrés à la communication ? Parce que s’ouvrir à l’autre commence exactement là. Trouver les clés d’une parole juste, trouver ce qui doit être dit pour créer le lien, relève d’une complexité et d’une profondeur infinies. Cela se traverse, se découvre, s’explore. Et parfois, cela s’apprend.

À l’issue de ma dernière animation, quelqu’un m’a confié : « C’est aussi une joie d’aller vers l’autre en sachant ce que je fais, ou ce que je suis capable de faire. »

Évidemment. C’est même la plus grande des joies.

Être avec.






mardi 29 septembre 2026

Signer, c'est être responsable... Ce que l'affaire Orélien nous oblige enfin à trancher

Depuis une semaine, le monde du livre joue une scène étrange : un roman couronné, un compte anonyme, un logiciel de détection, puis le tribunal instantané des réseaux. Le plus frappant n'est pas la violence de l'emballement, à laquelle nous sommes hélas habitués, mais l'embarras des voix autorisées. Les uns défendent l'auteur au nom de la présomption d'innocence, les autres dénoncent une trahison du lecteur, et presque tous finissent par la même phrase : « c'est compliqué ». Ce n'est pourtant pas si compliqué. Le débat paraît insoluble parce qu'il est mal posé.

Mal posé d'abord parce qu'il porte sur l'outil. Demander si un écrivain « a le droit » d'utiliser l'IA revient à demander s'il a le droit d'utiliser un dictionnaire des synonymes, un correcteur, un éditeur qui réécrit des chapitres entiers, un documentaliste ou un ami qui relit à trois heures du matin. La littérature n'a jamais été une production solitaire en chambre stérile : Dumas avait Maquet, Carver avait Gordon Lish qui taillait parfois la moitié de ses nouvelles, et les mémoires de chefs d'État sont écrits par d'autres depuis toujours. Exiger de l'écrivain qu'il soit le seul humain de 2026 privé des instruments de son époque, c'est lui demander de devenir une sorte de moine décoratif, et personne n'y croit, pas même ceux qui le réclament.

Mal posé ensuite parce qu'il porte sur la preuve technique. Les détecteurs se contredisent, leurs concepteurs eux-mêmes reconnaissent des marges d'erreur, et une prose très maîtrisée, très régulière ou nourrie d'une autre langue peut ressembler à ce que la machine produit. Si la légitimité d'une œuvre dépend d'un score, alors n'importe quel texte devient suspect à volonté, et singulièrement ceux dont la voix ou la trajectoire dérangent. Le soupçon devient une arme, et cette arme est à la portée de tous.

Où se trouve alors la vraie question ? Dans ce que le lecteur achète. Il n'achète pas des phrases : des phrases, il en existe désormais en quantité infinie et gratuite. Il achète une présence, la certitude qu'une conscience a traversé ces pages, a choisi chaque mot parmi d'autres possibles, a hésité, renoncé, assumé. Le pacte littéraire n'a jamais été « j'ai tapé moi-même chaque lettre » ; il a toujours été « je réponds de chaque phrase ». L'auteur n'est pas celui qui produit le texte. C'est celui qui en répond. Qui en est responsable, car c'est bien cela qui définit l'art.

Voilà le critère qui tranche, et il vaut bien au-delà de la littérature. La question n'est plus « qui a écrit ? » mais « qui en répond ? ». Un écrivain qui converse avec une machine, lui soumet ses brouillons, écarte quatre-vingt-dix propositions pour en retenir une qu'il retravaille jusqu'à ce qu'elle lui ressemble, est pleinement auteur. Celui qui laisse la machine écrire à sa place et appose son nom sur un texte qu'il n'a ni pesé ni habité ne l'est pas, et il ne l'était pas davantage hier lorsqu'il signait sans le dire le travail d'un prête-plume. L'IA n'a pas inventé l'imposture, elle l'a rendue bon marché. C'est pourquoi la réponse ne peut être une interdiction, qui ne se contrôle pas, mais une exigence, qui s'éprouve.

D'où une ligne de conduite assez simple pour que chacun puisse la suivre, écrivain ou non. Ne signer que ce dont vous pouvez répondre, phrase par phrase : ce que vous ne sauriez ni expliquer ni reconnaître comme vôtre n'a pas à porter votre nom. Devoir la transparence à la hauteur de la promesse faite : un manuel de procédure n'engage pas comme un témoignage, et plus une œuvre se présente comme la trace d'une vie singulière, plus le lecteur est en droit de savoir comment elle a été fabriquée. Ne jamais faire d'un soupçon une preuve : l'accusation porte la charge de la preuve, et aucun algorithme ne remplace un manuscrit, un témoin, une enquête. Ces règles valent pour le romancier comme pour le consultant qui rend un rapport, l'étudiant qui soutient un mémoire, le dirigeant qui prononce un discours préparé avec une machine.

Il est peut-être temps, aussi, de sortir du réflexe défensif. Puisque tout texte peut désormais être soupçonné, l'auteur ne pourra jamais prouver qu'il n'a pas triché ; il peut en revanche montrer comment il travaille.

Le paradoxe de cette affaire est là : la technologie qui semblait menacer la présence humaine la rend plus précieuse que jamais. Plus les phrases deviendront faciles à produire, plus la valeur se déplacera vers ce qu'aucune machine ne fournit, quelqu'un qui se tient derrière ses mots. Quant au cas Orélien, la vérité ne viendra ni d'un logiciel ni d'une meute, mais du travail réel de l'auteur et de ce qu'il en montrera. C'est exactement ce que nous devrions demander à tout auteur. Et, d'abord à nous-mêmes.

Je serais curieux d'avoir votre point de vue… Est-ce un débat qui vous anime, vous angoisse, vous indiffère ou vous dépasse. Les commentaires sont à vous !


Et, vous l'aurez deviné, c'est à dessein, ce texte est une collaboration François / Claude ! 

lundi 28 septembre 2026

DANS DIX ANS, NE PAS ÊTRE CHARISMATIQUE SERA AUSSI PÉNALISANT QUE NE PAS SAVOIR LIRE !

Depuis l'arrivée de l'IA, je répète la même chose à ceux que j'accompagne : face à la machine, il va falloir devenir plus humain que les humains.

Entendre Lionel Naccache le formuler à sa manière dans l'émission CPolitique sur France 5 a quelque chose de réjouissant. Le célèbre neurologue propose de laisser les étudiants utiliser l'IA sans restriction, puis de tout faire reposer sur le face-à-face avec leurs professeurs, là où se révèle la personne que ce travail a construite. Tout ce que la machine peut produire cesse de compter. Il ne reste que ce qu'elle ne peut pas faire : être là, devant quelqu'un.

La réaction de Clémentine Goldszal est fascinante. Sa crainte est immédiate : le débat glisserait vers le charisme, et ceux qui en sont dépourvus seraient pénalisés. Le charisme apparaît comme une loterie de naissance, et son absence comme une tare que certains devraient porter toute leur vie.
C'est pourtant une compétence, et elle s'apprend. Je le vois depuis 2008 chez des ingénieurs, des directeurs financiers, des chercheurs convaincus de ne pas « avoir ça » et qui finissent par tenir une salle. Le regard, la voix, le silence, l'attention portée à celui qui écoute se travaillent comme n'importe quel autre savoir-faire.

L'IA sait déjà presque tout. Ce qui reste à conquérir, c'est l'art de faire exister l'autre quand vous lui parlez.




jeudi 24 septembre 2026

Ce que nous perdons en présence...

En 2012, un smartphone tenait dans la poche et servait encore, la plupart du temps, à passer nos coups de fil. Le streaming musical commençait à peine à remplacer l'achat d'un album, YouTube n'avait pas encore de recommandation algorithmique dominante, et une lettre manuscrite, même rare, restait un objet qu'on attendait vraiment. Quatorze ans plus tard, l'IA générative rédige, compose, illustre et répond à la place de qui le lui demande, les réseaux sociaux ont cessé d'être un espace de partage pour devenir un flux ininterrompu, calibré pour retenir l'attention plus que pour la satisfaire, et le monde entier, ses images, ses réponses, ses musiques, tient dans une poche, accessible en une seconde.

Ce basculement n'est pas seulement technologique. Il est sensoriel. Recevoir une lettre de l'être aimé, quand j'étais adolescent, supposait une attente, la reconnaissance immédiate de son écriture adorée sur l'enveloppe, attendre avant de l'ouvrir, attendre encore un peu, puis le silence et le calme pour la lire. Cette attente donnait à cette lettre toute sa valeur : le plaisir me venait autant de l'attente que du contenu. Aujourd'hui, un message arrive en une seconde et en appelle un autre presque aussitôt, la vitesse a remplacé l'attente, et avec elle une part du ressenti qu'elle produisait.

Il en va de même pour la musique. L'enregistrer soi-même, en 2012, sur un quatre-pistes ou un ordinateur poussif, demandait du temps, des erreurs, une écoute patiente de ses propres imperfections. Ce processus lent créait un attachement particulier à l'album une fois fini. La production musicale assistée par IA promet aujourd'hui un résultat en quelques minutes, voire secondes, techniquement irréprochable et retire, avec la lenteur, une bonne part du sentiment et du plaisir de fabrication.

Le point commun entre ces deux exemples n'est pas la nostalgie d'un monde plus simple. C'est la disparition progressive de la friction. Or la friction, celle du temps qui passe avant de recevoir, celle de l'effort qui précède la réussite, celle de ne pas avoir accès à tout, tout de suite, n'est pas une mauvaise chose. Elle est la matière même dont sont faits certains de nos ressentis les plus profonds. Vouloir supprimer cette friction au nom de la commodité n'appauvrit pas seulement notre patience : cela érode sournoisement la texture même de nos émotions.

Rien de tout cela n'appelle un retour en arrière, ni un rejet des outils qui rendent tant de choses possibles aujourd'hui. Cela appelle une vigilance : celle de choisir, consciemment, où laisser un peu de lenteur survivre, pour que certains ressentis continuent d'exister.

Lire des livres, écouter un album en entier dans son canapé, écrire une lettre avec un stylo-plume et du beau papier, marcher très lentement dans une rue inconnue et observer, planter un arbre... 

"Regarder la vie, tant qu'il y en a !"

mardi 8 septembre 2026

L'absence d'une guêpe

Il y a eu des dizaines de dîners comme celui-là, l'été, sur cette même terrasse, dans la Drôme.

Mon père vit aujourd'hui dans la maison de son père. Un jour, j'y vivrai à mon tour. Trois générations auront alors dîné sur la même terrasse, regardé les mêmes montagnes, entendu les mêmes cigales, vu tomber la même lumière sur les collines.

La Drôme est mon pays natal, la Toscane française, comme j'aime le dire à ceux qui ne la connaissent pas. Ses champs de lavande et de blé, ses vignes, ses routes de pierre, les contreforts du Vercors, l'Ardèche au loin. Ces paysages ne me sont pas seulement familiers : ils sont ma famille. Ils vivent en moi.

Ce soir-là, nous dînons avec ma femme, mon père et sa compagne. Un dîner comme il y en eut tant d'autres.

Et puis l'un de nous le remarque.

Il n'y a pas de guêpes.

Pas une.

Nous regardons autour de nous : pas d'insectes non plus. Soudain leur absence devient immense.

Car les guêpes ont toujours été là. Elles font partie de mes souvenirs d'été aussi sûrement que les cigales, les melons et la chaleur des pierres après le coucher du soleil. Ces invitées encombrantes dont personne ne voulait vraiment, mais dont nous nous accommodions. Elles tournaient autour de la table dans cette danse erratique, presque ivre, inspectaient un morceau de jambon, une tranche de melon. Nous les chassions d'un revers de main. Elles revenaient. Nous pestions, nous riions. Quelqu'un finissait par sortir un piège ou une soucoupe. Elles faisaient partie du tableau, de l'été, de nos vies.

Ce soir-là, elles manquaient à l'appel.

C'est alors que m'est revenue une sensation précise, éprouvée autrefois en lisant certains romans de science-fiction, ces récits où l'humanité avait mal tourné, où quelque chose d'irréversible s'était produit avant même le début de l'histoire. Les personnages continuaient de vivre, de manger, d'aimer, mais le monde n'était plus tout à fait le monde. Les survivants se souvenaient d'un temps où les choses étaient différentes : une époque où certaines espèces existaient encore, où les saisons avaient un sens, où chacun pouvait boire l'eau d'une rivière, voir certaines étoiles, respirer dehors sans y penser.

Enfant, j'adorais cette sensation : elle me faisait peur juste ce qu'il fallait. J'entrais pour quelques heures dans un monde devenu étranger, puis je refermais le livre, et je retrouvais le mien.

Ce soir-là, sur la terrasse de mon grand-père devenue celle de mon père, je n'ai pas pu refermer le livre.

Le mot allemand Unheimlich, que Freud a rendu célèbre, désigne précisément cette sensation : quelque chose de connu, quelque chose de familier, devient soudain inquiétant. Heim, c'est la maison, le chez-soi. Heimat, le pays natal, la terre à laquelle nous appartenons. Unheimlich, c'est lorsque le familier cesse de l'être tout à fait, lorsque quelque chose, au cœur même de ce qui devrait être chez nous, nous devient étranger.

C'est exactement ce que j'ai ressenti.

Tout était là : la maison, la terrasse, les collines, le repas, mon père, la lumière du soir. Pourtant, quelque chose manquait. Et, cette absence est devenue assourdissante.

Une guêpe.

Cela paraît dérisoire. Ça ne l'est pas.

Nous imaginons volontiers les grands bouleversements comme des événements : une rupture visible, une date, un avant et un après, quelque chose d'assez bruyant pour nous permettre de nous lever et de dire : « Voilà. C'est arrivé. »

Mais peut-être notre monde disparait-il autrement, par petites soustractions. Un insecte que nous ne voyons plus, un oiseau que nous n'entendons plus, une gelée qui ne vient plus, une rivière dont le niveau ne remonte plus, un été qui ressemble de moins en moins à ceux dont nous nous souvenons.

Nous nous adaptons. C'est précisément cela qui m'effraie le plus.

Nous sommes extraordinairement doués pour nous adapter. Chaque anomalie devient, en quelques années, la nouvelle normalité. Les enfants qui naissent aujourd'hui ne peuvent pas regretter ce qu'ils n'ont jamais connu : ils ignorent combien d'insectes venaient autrefois s'écraser sur un pare-brise après quelques centaines de kilomètres, ils ne se souviennent pas de nos repas assiégés par les guêpes.

Nous, si.

Nous sommes peut-être une génération étrange : assez vieille pour nous souvenir du monde d'avant, assez jeune pour assister à sa disparition.

Je ne sais pas si les guêpes ont réellement disparu de cette terrasse. Peut-être reviendront-elles l'été prochain ? Peut-être leur absence n'était-elle qu'un hasard ? Bien sûr, je l'espère…

Mais ce n'est déjà plus tout à fait la question. La vraie question est de savoir pourquoi leur absence m'a semblé si plausible. Pourquoi personne, autour de la table, n'a ri en disant : « Mais enfin, les guêpes ne disparaissent pas. » Nous avons simplement regardé autour de nous, et nous nous sommes demandé où elles étaient passées. Nous nous sommes tous demandé ce qu'il se passait qui paraissait nous dépasser. Comme face à l'imminence de la catastrophe. Face à l'inimaginable. 

Je sais désormais qu'un monde peut susurrer sa disparition, sans fracas, un simple soir d'été, sur une terrasse de la Drôme, pendant que quatre personnes terminent leur dîner.

Il suffit parfois de l'absence d'une guêpe pour comprendre que quelque chose a changé.

Je ne sais pas pour vous, mais cela me fait peur. Je choisis ce mot avec soin : je ne parle pas d'anxiété.

Je parle de peur.