jeudi 13 août 2026

Ne pas se mettre sur la défensive...

Il y a quelques jours, j'ai reçu un message qui m'a fait mal.

Rien de dramatique, vraiment. Quelques phrases suffisamment bien placées pour appuyer là où il fallait pour que je ne puisse rester indifférent. 

J'ai eu envie de répondre. De me défendre. Tout de suite, j'avais les arguments, je savais ce qui était faux, injuste, exagéré, et je disposais même de quelques piques qui auraient fait mouche à leur tour. J'avais raison. Enfin… j'avais mes raisons.

Je n'ai rien fait. 

J'ai attendu.

Quand nous nous sentons attaqués, nous croyons nous défendre contre des paroles injustes. Je n'en suis plus si sûr. Nous nous défendons peut-être d'abord contre ce que ces paroles provoquent en nous : une blessure, de la colère, parfois de la honte, ou cette sensation désagréable que l'autre vient de toucher quelque chose qui n'est pas entièrement faux. Alors nous argumentons. « Ce n'est pas vrai. » « Tu exagères. » Nous appelons cela nous défendre. Le problème, c'est qu'en face, ce n’est pas reçu comme une défense : votre interlocuteur y entend lui aussi une attaque. La danse commence. Eric Bern dirait « le jeu ».


Longtemps j'ai cru qu'il n'existait que deux possibilités : répondre ou se taire. Il en existe une troisième : attendre. Ne pas répondre à chaud ne revient pas à nier ce que vous ressentez, c'est presque l'inverse. La colère est là, la blessure aussi, l'envie de rendre le coup également. Vous pouvez laisser l'émotion exister sans lui donner le clavier. Quelques heures plus tard, ce qui semblait indispensable à dire ne l'est souvent plus du tout.

Reste alors une question bien plus intéressante : dans ce qui vient de m'être dit, qu'est-ce qui est vrai ? Ce n'est pas « est-ce qu'il a raison ? ». Quelqu'un peut être injuste dans sa manière de vous parler et toucher juste. Il peut vous prêter des intentions qui ne sont pas les vôtres et vous montrer malgré tout l'effet réel de vos paroles. Reconnaître cette part-là procure une liberté extraordinaire.


Pour qu'une accusation blesse vraiment, il faut souvent qu'elle rencontre en nous quelque chose qui demande encore à être défendu. Prétentieux ? Je l'ai sans doute été. Égoïste ? Probablement. Incohérent ? Bienvenue dans l'espèce humaine. Si je dois absolument prouver le contraire, le premier qui m'en accuse dispose de ma paix intérieure ! Je deviens sa marionnette. 


La non-défensive n'est pas la soumission. Vous pouvez dire « ça, je l'entends », puis « ça, en revanche, je ne l'accepte pas ». Vous pouvez vous excuser sans vous accuser, poser une limite sans punir. Peut-être est-ce cela, être adulte dans une conversation : ne pas avoir besoin de transformer l'autre en coupable pour rester innocent.


Il existe une très belle image taoïste : si une épée vous attaque, soyez l'océan. Une épée peut être affûtée. Elle ne peut pas blesser l'océan.


J'ai attendu. Refusé de réagir. Pris ma part. Trouvé les mots. J’ai répondu.


« Response able »


Responsable.

mardi 11 août 2026

Traduisez : non.

Nous avons tous peur d'être rejetés, et rien là-dedans n'est honteux : nous sommes programmés pour appartenir à un collectif. Pendant des dizaines de milliers d'années, être écarté du groupe ne signifiait pas une vexation, cela signifiait la fin. Le cerveau a gardé ce réflexe. Alors, quand vous répondez à un appel d'offres, quand vous postulez à une offre d'emploi, vous ne demandez pas seulement un contrat ou un poste... vous demandez à appartenir. Lorsque le refus arrive, comme c'est le cas le plus souvent, il fait suffisamment mal pour vous réveiller à trois heures du matin.

Vous cherchez alors à comprendre. Comprendre pour mieux digérer, pour encaisser. L'intention est saine, mais cela ne vous mènera nulle part. Une lettre de refus n'est pas un compte rendu, c'est un geste diplomatique : celui qui l'écrit n'a ni le temps, ni le mandat, ni souvent la vraie raison de ce refus. « Un profil davantage en adéquation avec nos enjeux »... « une approche plus proche de notre culture »... Traduisez : Non. Vous n'avez pas été choisi parce que vous n'avez pas été choisi.

J'ai appris cela en casting bien avant de l'apprendre en entreprise. Un comédien n'obtient jamais d'explication, et quand il en obtient une, elle est souvent absurde : trop grand à côté du premier rôle féminin, une couleur de cheveux, une vague ressemblance avec le fils cadet du producteur. Le rôle vous échappe, votre travail reste intact.

Le piège est là : un refus sans explication laisse un vide, et vous le remplissez avec ce que vous avez de pire sous la main. Cherchez vos retours ailleurs, chez ceux qui ont un intérêt réel à votre progression. Jamais chez celui qui vient de vous éconduire.

Un refus n'est pas une évaluation. C'est une orientation. 

vendredi 31 juillet 2026

Commencez par eux !

Je suis gourmand.

Comme tous les gourmands, j'ai mes petits plats préférés. Les spaghettis alla carbonara, par exemple. Ou la soupe Tom Kha Kai !

Autre de mes hobbies : la pêche.

Lorsque je vais à la pêche, je ne me pose pas de questions. Pour attraper un beau poisson, je mets au bout de ma ligne un peu de ce que j'aime le plus… Un peu de spaghettis, un peu de riz, un peu de poulet.

Et ça ne marche pas.

Pourquoi ?

J'ai une idée : les poissons n'aiment pas ce que j'aime. Les poissons n'ont que faire de mes spaghettis. Ce qu'ils veulent, ce sont des vers, luisants et charnus.

Le fait que je n'aime pas les vers ne change rien à l'équation. Si je veux attraper du poisson, je dois mettre au bout de ma ligne quelque chose que le poisson apprécie.

Et c'est exactement la même chose avec vos auditoires.

Vos présentations, la plupart du temps, c'est vous en train de parler de ce dont vous pensez devoir parler, de la façon qui vous satisfait le plus, comme vous aimeriez que ce sujet vous soit présenté à vous.

Et ça ne marche pas.

Parce que vous ne partez pas de votre auditoire pour préparer votre présentation. Et parce que votre auditoire n'a que faire de ce que vous avez à vous dire à vous-même.

Pour réussir vos présentations et toutes vos prises de parole, ne présentez pas à vous-même : demandez-vous d'abord ce que ceux qui vous écoutent ont besoin d'entendre, et ce qui leur sera utile.

Donnez-leur les vers qu'ils espèrent.

Troubles de l'attention...

Vous en êtes atteint. Je suis atteint. Nous sommes tous atteints !

Pas parce que nous sommes malades, mais parce que nous luttons contre plus fort que nous.

L'algorithme nous tient. Il nous tient parce qu'il sait comment fonctionne un être humain et ce dont cet être humain croit avoir besoin. Des millions d'années d'évolution nous rendent totalement transparents à qui sait où regarder, et les sociétés américaines et chinoises que sont Meta, TikTok, Google, Apple et Amazon savent où regarder : leur survie en dépend…

Ils nous tiennent.

Ils tiennent aussi nos enfants, qui ne savent plus regarder un film en entier ni lire un texte long. Ils accélèrent les images, et croient avoir vu une œuvre parce qu'ils en ont recollé les fragments découpés par d'autres, des fragments taillés en toute impunité dans des films qui ne devraient pas pouvoir être vus autrement que dans leur totalité.

Ils nous tiennent, et ils tiennent notre attention.

Nous ne sommes pas malades. Nous avons juste besoin de nous souvenir de qui nous sommes et de ce dont nous avons vraiment besoin. Du temps, de l'oubli, du vagabondage mental, de l'ennui. Rien de confortable, mais tellement nécessaire.

Et pourtant, personne ne reprendra cette main à notre place.

Alors commencez petit.

Vous n'arrivez plus à lire ? Donnez-vous pour objectif de lire dix secondes par jour.

Oui, dix secondes.

C'est un objectif à ce point court qu'il en devient ridiculement facile à atteindre. Une fois que vous serez installé pour lire dix secondes, il est probable que vous en viendrez à lire une minute supplémentaire, voire plus…

Recommencez le jour d'après, et celui d'après…

Nous devons reprendre à ces sociétés prédatrices notre temps, notre attention, notre vie.

Sinon, ils pourraient bien les garder.


mercredi 22 juillet 2026

Faites que ça joue !

Les Suisses ont une expression que j'aimerais voir traverser la frontière : « Ça joue. » On leur propose une date, une méthode, un arrangement, et ils répondent : ça joue pour toi ? Si ça joue, tout le monde est content. Ce n'est ni infantile, ni ridicule, ni approximatif. Ça joue veut dire : c'est fluide, c'est juste, c'est à sa place. Ça veut dire que c'est bien.

Parce qu’en toute honnêteté, vos présentations, elles, ne jouent pas. Elles peinent, elles rament. Slides surchargées, transitions laborieuses, ce théâtre moyen où celui qui parle récite un texte que personne n'écoute et où ceux qui écoutent n’ont qu’une idée en tête : que cela finisse. Personne ne s'amuse et pour finir, personne ne se souvient de rien. Autant de temps perdu !


Pour filer la métaphore avec le métier d’acteur, on dit bien qu'ils jouent leur pièce. Le mot est le même, et ce n'est pas un hasard. Derrière ce qui semble facile, léger, évident, il y a des heures dans des salles de répétition mal chauffées, parfois sordides, hors de prix pour ce qu'elles sont. Des heures à reprendre, couper, recommencer. Sans ce travail invisible, rien ne joue : ni la fluidité, ni la complicité, ni le rire, ni le droit de réclamer le bon argent du public. Ce qui a l'air spontané sur scène est ce qui a été le plus travaillé en coulisses.

C'est exactement ce qu'on vous demande. Non pas d'être sérieux ou compétent, vous l'êtes déjà. Mais de travailler pour que ça joue. Pour que ceux qui assistent à votre présentation s'amusent à vous écouter, comprennent sans effort, et viennent ensuite vous remercier de les avoir compris.


Il est possible d’arrêter de perdre votre temps et le leur. Répétez, coupez, allégez, incarnez. Comme diraient nos amis québécois : ayez un peu de fun.


Parce qu'une chose est sûre : si ça joue pour vous, il y a une chance pour que ça joue pour eux.

lundi 20 juillet 2026

PARTAGER SON ÉCRAN, C'EST UN PEU COMME QUITTER LA PIÈCE...

La visioconférence a été inventée pour une chose précise : abolir la distance entre quelques personnes afin qu’elles puissent se parler en temps réel. Se voir, se répondre, s’interrompre, se comprendre. Une conversation, en somme : le plus ancien et le plus efficace des formats humains, servi par l’un des outils les plus récents. Depuis la pandémie de Covid, j’ai découvert qu’il était possible de former et de coacher efficacement à distance, ce dont je doutais auparavant. C’est possible, certes… mais pas n’importe comment.

En général, les problèmes commencent quand quelqu’un clique sur « Partager l’écran ».
À cet instant, tout bascule. Votre visage disparaît pour devenir une simple vignette. Ceux de vos interlocuteurs deviennent décoratifs. La conversation promise se transforme en séance de projection, et vos collègues en spectateurs d’un document qu’ils auraient lu deux fois plus vite, seuls, derrière leur bureau.
Pire encore : le déroulé est souvent linéaire. Il empêche de réagir à ce qui se passe réellement dans la réunion. Une objection naissante s’éteint. Une question reste suspendue. Les regards décrochent, les esprits aussi. Vous avez pris un média conçu pour l’interaction et vous y avez enfermé un média conçu pour le monologue.

Vos interlocuteurs le perçoivent. Le manque de considération transparaît, même lorsqu’il n’est pas intentionnel. Projeter un document pendant une réunion revient à dire implicitement : je ne vous fais pas confiance pour lire, et je ne me fais pas suffisamment confiance pour parler.

L’alternative est d’une simplicité désarmante. Si le document existe, envoyez-le avant. S’il est vraiment décisif, interrompez la réunion deux minutes et laissez chacun le lire en silence. Les adultes autour de la table savent lire, et probablement mieux que vous ne présentez. Puis reprenez la conversation. La vraie. Celle pour laquelle chacun a accepté de consacrer une heure de sa vie.

Lire et interagir sont deux activités différentes. Une réunion qui les confond échoue presque toujours aux deux. 

mercredi 8 juillet 2026

« Oui mais moi, mon entreprise exige des slides. »

Cette objection est arrivée, comme prévu, après mon dernier billet sur PowerPoint.

Alors, réglons la question. Quand votre entreprise exige des slides, trois postures s'offrent à vous.

La première : utiliser PowerPoint correctement. C'est-à-dire pour votre auditoire, jamais pour vous. Une image qui frappe, un chiffre qui reste, un schéma qui éclaire ce que vous dites. La slide sert à ceux qui écoutent. Elle n’est pas là pour vous servir de prompteur. Le test est simple : si votre présentation s'effondre quand l'écran s'éteint, ce n'était pas une présentation, c'était une lecture publique.

La deuxième : le courage. Ne pas faire ce que tout le monde fait. Arriver sans slides, regarder les gens, leur parler. C'est audacieux, et l'audace se remarque. C'est précisément son intérêt. Dans une journée de douze présentations identiques, celui qui se lève sans slides derrière lui affirme son style, prend le pouvoir. Pourquoi les hauts dirigeants n’utilisent que peu ou pas de slides, à votre avis ?

La troisième : le conformisme. Personne n'a jamais été viré pour avoir fait une mauvaise présentation ! Alors, vous obéissez à la loi du plus grand nombre, vous empilez les bullet points, et vous vous oubliez dans le gloubiboulga général. C'est confortable, mais cela vous rend invisible. 

Ces trois postures sont des choix. 

N’allez pas croire que vous n'avez pas le choix. Vous l'avez toujours. La vraie question n'est pas « est-ce que mon entreprise exige des slides ? » La vraie question est : « Qui décide de ce que vous faites face à une salle qui vous écoute, votre entreprise, ou vous ? »