Il est stupéfiant de voir à quelle vitesse quelqu’un peut s’emparer de notre humeur et prendre les commandes de notre journée.
Une réponse sèche, une queue de poisson, un manque d’attention, un ton ambigu, une remarque qui rabaisse ou qui nous en donne l’impression… Et c’est l’explosion intérieure. Nous voilà prêts à rendre l’exacte mesure de ce que nous venons de recevoir.
Tu me parles mal ? Attends de voir ce dont je suis capable.
Tu m’ignores ? Bouder est mon second prénom.
Tu surveilles mes actions ? Je surveillerai les tiennes.
Réagir ainsi nous paraît juste et justifié. Ne venons-nous pas de subir un affront ? D’être diminués aux yeux du monde, et surtout à nos propres yeux ? Il nous semble capital de répondre, de rétablir l’équilibre, de venger l’affront.
Seulement, à force de rendre la pareille, nous laissons les autres décider de la personne que nous devenons. Notre patience se mesure à leur délicatesse. Notre générosité devient proportionnelle à leur reconnaissance. Notre bonté attend leur premier pas. Nous dépendons de leur bon vouloir pour être qui nous voudrions être.
Je ne souhaite pas que quelqu’un ait autant de pouvoir sur moi. Je veux prendre soin de mes états intérieurs comme de ce que j’ai de plus précieux. Ces paysages faits de cerisiers en fleurs et de matins calmes, je ne veux pas les voir dévastés au détour d’une rencontre. Mon monde est à moi. Vous n’en avez pas les clés. À moins que je ne vous les remette.
Je veux pouvoir traverser une rencontre désagréable sans devenir désagréable à mon tour. Dire ce qui doit être dit, poser mes limites, puis continuer ma journée avec un cœur et un esprit encore disponibles. Sans ruminer, sans rejouer la scène encore et encore. Sans faire payer au suivant ce que le précédent m’a fait subir.
Ma relation au monde et à ses mystères repose sur une bonté que je n’ai pas eu à mériter. J’ai eu de la chance. J’ai été aimé dans mes contradictions et mes erreurs. On m’a donné des deuxièmes, des troisièmes, des quatrièmes chances, que je n’ai parfois même pas saisies. On m’a pardonné sans attendre que je fasse amende honorable. On m’a rejoint dans mes égarements.
Puisque j’ai tant reçu sans avoir à le mériter, comment pourrais-je exiger des autres qu’ils méritent chacun de mes gestes de générosité ou de patience ?
Je n’ai pas à dire oui à tout. Je peux refuser, prendre de la distance, demander réparation. Je peux même lever le ton. Mais je peux aussi veiller à ce qui m’anime et chercher à être juste sans chercher à blesser.
Si mes mots ne servent qu’à vexer, je peux les retenir. Si une vérité difficile doit être dite, je peux prendre soin de la manière de la dire. Je peux être attentif à quelqu’un sans rien attendre en retour. Et même lorsque je me sens blessé, je peux laisser à l’autre la possibilité de valoir mieux que ce mauvais moment qu’il partage avec moi.
Ce n’est pas gagné. Je connais ma susceptibilité, mes emballements, mon goût occasionnel pour le dernier mot. Mais je vois dans quelle direction je veux avancer.
Ce que vous me dites parle de vous, de ce que vous traversez, de vos paysages intérieurs. Je peux vous écouter, en être touché, sans que ces paysages deviennent les miens.
Votre humeur me touche. Elle ne dicte pas ma conduite.
