« Je me moque de ce qui m'arrive. »
La phrase semble provocatrice. Un peu idiote, même.
Non, je ne me moque pas de tout. Je préfère une bonne nouvelle à une mauvaise, la santé à la maladie, réussir à échouer. Je ne cherche ni la souffrance ni les ennuis.
Pourtant, j'aime de plus en plus cette idée.
Parce qu'entre ce qui m'arrive et ce que je vais expérimenter, il existe un espace, et dans cet espace se loge mon interprétation.
Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les jugements que nous portons sur elles.
Nous confondons sans cesse les deux.
Je perds un contrat : catastrophe. On me critique : on m'a humilié. Une relation se termine : j'ai perdu quelque chose. Un imprévu bouleverse mes plans : encore une journée de foutue.
L'événement et son interprétation deviennent une seule et même chose.
Ils ne le sont pas.
Cette vieille légende chinoise pleine de sagesse le résume très bien :
Un paysan possède un cheval. Un jour, le cheval s'enfuit.
Les voisins viennent le plaindre : quelle malchance ! Le vieil homme répond : Peut-être. Nous verrons bien.
Quelques jours plus tard, le cheval revient, accompagné de plusieurs chevaux sauvages : quelle chance ! Peut-être. Nous verrons bien.
Son fils tente de dresser l'un des chevaux, tombe, se casse la jambe : quel malheur ! Peut-être. Nous verrons bien.
La guerre éclate. Tous les jeunes hommes du village sont enrôlés. Beaucoup mourront. Le fils, jambe cassée, reste chez lui.
Chance ? Malchance ?
Nous verrons bien.
Ce que j'aime dans cette parabole, ce n'est pas l'idée naïve que tout finit par s'arranger, ce serait juste une autre façon de vouloir contrôler la réalité.
C'est l'idée, plus radicale, que nous ne savons pas. Nous sommes extraordinairement rapides à attribuer une signification définitive à une histoire qui ne fait que commencer. Un échec peut devenir une bifurcation essentielle. Une réussite peut nous enfermer dans une direction qui n'était pas la nôtre.
Ou pas. Nous verrons bien.
Cela ne veut pas dire devenir indifférent, nier la douleur, ou se raconter que « tout arrive pour une raison ». Cela veut dire essayer de ne pas coller immédiatement une histoire sur ce qui vient d'arriver.
Il y a les faits. Puis il y a ce que j'en fais.
Dans mes formations, je dis souvent : « Pour nous, humains, tout est histoire. » Nous ne vivons jamais vraiment le réel, nous vivons une version de ce réel que nous avons créé nous-mêmes. Nous sommes bien dans une simulation, la nôtre !
Entre les faits et l'histoire que nous créons à partir de ces faits, se loge peut-être l'essentiel de ce qui fait notre liberté.
Être victime des circonstances, ce n'est pas seulement subir ce qu'on n'a pas choisi, nous subissons tous des choses que nous n'avons pas choisies. C'est laisser ces circonstances écrire la suite de l'histoire à notre place. C'est souffrir du refus de ce qui est, parfois pendant des décennies.
Je peux perdre, être rejeté, me tromper, voir un projet s'effondrer. La réalité n'a signé aucun contrat garantissant qu'elle respecterait mes plans et mes façons de voir les choses.
Alors, de plus en plus, quand quelque chose ne se passe pas comme prévu, j'essaie de remplacer :
« Pourquoi est-ce que ça m'arrive ? »
par :
« D'accord. C'est ce qui arrive. Fantastique ! Qu'est-ce que je fais maintenant ? »
Ce n'est pas du fatalisme. C'est tout le contraire.
Le fatalisme dit : je n'y peux rien. L'acceptation dit : c'est là. Voyons ce qui est possible à partir d'ici.
C'est en ce sens que je peux dire :
Je me moque de ce qui m'arrive.
Pas parce que rien n'a d'importance. Mais parce que ce qui m'arrive n'aura jamais, à lui seul, le dernier mot.
Pour le reste ?
Nous verrons bien.