lundi 7 septembre 2026

Pourquoi je ne suis pas allé voir The Cure à Rock en Seine

J'aime The Cure. J'aurais aimé entendre en vrai des chansons que j'écoute depuis quarante ans. Pourtant je n'y suis pas allé.

Parce que je me suis imaginé la scène : des milliers de personnes, des heures debout, Robert Smith haut de quelques centimètres au fond du champ, un écran géant pour mieux voir l'artiste que j'étais précisément venu voir en vrai. Cette question un peu terrible : qu'est-ce que je viens chercher ici que je ne trouverais pas mieux chez moi ?

En 1985, j'ai vu Depeche Mode à Lyon, au premier rang. Quand Dave Gahan s'approchait, je recevais des gouttes de sa sueur sur les avant-bras. C'est un détail trivial, un peu dégoûtant même. Je ne me souviens ni de la qualité du son, ni de la moitié des morceaux. Mais, de ça, quarante ans plus tard, je m'en souviens.

Il était là. J'étais là.

Nous avons énormément amélioré les spectacles et peut-être détérioré les concerts. Les lumières sont extraordinaires, les arrangements impeccables, tout est synchronisé et reproduit chaque soir avec une précision phénoménale. Mais plus le dispositif grandit, plus une chose devient difficile à produire : la présence. Or la présence n'a rien à voir avec la perfection. C'est cette sensation étrange que ce qui se passe se passe ici, maintenant, et nulle part ailleurs, que l'artiste n'exécute pas à Paris ce qu'il a exécuté hier à Londres et exécutera demain à Bruxelles. Il est avec nous. Quelque chose circule, quelque chose pourrait arriver. C'est pour cela qu'un musicien inconnu devant cinquante personnes émeut parfois davantage qu'une superstar devant cinquante mille.

C'est exactement la même chose lorsque nous prenons la parole.

Je vois beaucoup de présentations parfaitement préparées. Les slides sont impeccables, la structure irréprochable, le timing juste, le message à peu près clair. Pourtant, il ne se passe rien. La présentation pourrait avoir lieu demain à Londres, la semaine prochaine à Singapour ; vous pourriez remplacer l'auditoire sans changer une phrase, et parfois presque remplacer l'orateur. C'est une présentation sans présent.

L'IA rend la question plus intéressante encore. Produire quelque chose de correct, un texte propre, une slide professionnelle, ne présentera bientôt plus aucune difficulté. Tant mieux. Cela nous obligera peut-être à nous demander ce qui compte vraiment. Je me moque qu'une présentation ait été préparée avec une IA, qu'une idée ait déjà été exprimée mille fois, qu'une histoire ait été racontée vingt fois. Ce qui compte, c'est ce que vous en faites maintenant. Regardez-vous vraiment les personnes devant vous ? Leur réaction peut-elle modifier ce que vous allez dire ? Pouvez-vous abandonner trente secondes votre script parce que quelque chose vient de se produire ? Autrement dit : êtes-vous encore disponible à ce qui arrive ?

Créer de la présence, ce n'est pas ajouter. C'est enlever ce qui nous sépare du moment : le script auquel nous nous accrochons, les slides derrière lesquelles nous nous cachons. Alors quelque chose devient possible : un silence, une hésitation, une phrase qui n'était pas prévue. Quelque chose qui dit simplement aux personnes devant vous : je suis là, vous êtes là, et ce moment n'aura lieu qu'une fois.

vendredi 4 septembre 2026

Des mots et des valises !

49 % des salariés de moins de 30 ans ont posé au moins un arrêt maladie en 2024. Chez les plus de 50 ans, ce taux tombe à 32 %. Un entrepreneur, interrogé sur ce chiffre en plateau télé, écarte d'un revers de main l'idée d'un encadrement plus sévère des arrêts : le vrai sujet, dit-il, c'est de redonner du sens, de la responsabilité et de la fierté au travail.

Tout le monde opine. Qui, sur ce plateau, aurait pu défendre l'irresponsabilité au travail ? Personne. Et c'est bien le problème : une phrase que personne ne peut contester n'affirme rien. Elle réclame l'adhésion, elle ne dit rien du chemin. Sens, responsabilité, fierté : ces mots-valises ne nous apprennent strictement rien des actions à mener pour que le rapport des jeunes au travail se transforme réellement.

Ce qui manque à cette phrase, ce sont des actions, des décisions, des propositions, des engagements datés. L'abstraction ne mène nulle part, précisément parce qu'elle ne prend aucun risque : elle ne peut ni décevoir, ni être vérifiée, ni échouer.

Être concret, c'est autre chose. Ce n'est pas parler de responsabilité, c'est laisser un jeune collaborateur choisir son fournisseur. Ce n'est pas évoquer le sens, c'est le laisser choisir son lieu de travail. Et là, ça parle.

Il en va de même pour vos prises de parole. Si vous brassez du vide, la sagesse serait peut-être de vous taire. Mais, si vous savez de quelles actions vous avez besoin et sur quel calendrier vous les engagez, alors bienvenue chez ceux qui ont compris que ce qui fait un orateur de talent, c'est de savoir pour quoi il parle. 

jeudi 3 septembre 2026

Je crois

On me demande : "Crois-tu en Dieu ?"

Ma réponse : je ne crois pas au vieux monsieur barbu perché au-dessus des nuages, occupé à nous observer et à tenir nos comptes. Cette image-là ne me dit rien, et je la soupçonne d'avoir été inventée par des gens qui avaient besoin d'un contremaître.

Mais, je crois que nous ne comprenons pas tout. Je crois à l'ineffable inconnu, à cette part du réel qui résiste à nos explications et qui, probablement, y résistera toujours. Nous savons peu, nous pesons peu, et de cet univers dont les merveilles nous dépassent, nous n'apercevons qu'un fragment mal éclairé. Devant ce fragment, la seule posture honnête me paraît être l'émerveillement.

En y réfléchissant, la formule est venue toute seule : je crois à ce que je ne comprends pas.

Don't Understand.
D. U.
“Di You”
Dieu.

;-)

mercredi 2 septembre 2026

Le pire "deal" que nous ayez jamais signé...

Lorsque vous étiez enfant, avant même d'avoir une mémoire, vous avez passé le pire deal de votre vie... et quelles que soient vos capacités actuelles de négociation, vous le payez encore.


Un deal passé, pour la plupart d'entre vous, avec vos parents. Un deal dont les termes n'ont jamais été prononcés, jamais écrits et même jamais discutés : "Si tu me protèges, si tu me nourris, alors je me comporterai comme je pense que tu souhaites que je me comporte."


Prenez une seconde pour mesurer l'immensité de ce que cela représente... pas une petite concession, pas un arrangement de circonstance : l'ensemble de vos comportements ajusté à ceux de vos parents, pour optimiser vos chances de survie. Inconsciemment, bien sûr. Aucun enfant ne signe en conscience. Mais, du conditionnement qui en résulte, beaucoup ne sont jamais sortis… et continuent, à l'âge adulte, de répondre avec ce conditionnement d'enfant.

Certains se soumettent, d'autres se rebellent, d'autres encore font comme si tout allait bien quelles que soient les circonstances. Trois attitudes qui semblent n'avoir rien à voir entre elles, et qui ont pourtant exactement la même origine.

Vous le voyez en réunion, vous le voyez face à un client difficile, vous le voyez dans un désaccord avec votre direction... quelque chose répond avant vous, plus vite que vous, presque à votre place. Ce quelque chose ne lit pas la situation présente : il applique un conditionnement installé il y a des décennies, dans des circonstances qui n'ont plus rien à voir avec celles d'aujourd'hui.

Ce conditionnement n'est pas un défaut. Il vous a tenu en vie, il a fait son travail, et il l'a bien fait. Mais, il continue d'exiger son dû, tous les jours, en silence.


Pour que vos comportements correspondent enfin à la situation réelle, il faut commencer par prendre conscience, même en surface, même imparfaitement, de ce que ce conditionnement exige de vous au quotidien.

C'est l'objet de notre training « Conversations entre Adultes »… comprendre ce qui se passe lorsque cet accord devenu obsolète prend le dessus sur vos décisions et sur votre vision du monde. Une fois conscient de ce qui se joue, vous avez une chance de répondre correctement.

Vous n'aviez pas le choix quand vous avez signé, vous l'avez aujourd’hui. 

mardi 1 septembre 2026

Ni passé, ni futur : ce que vouloir être libre exige vraiment de nous

Nous n'avons pas de passé. Nous avons une mémoire, une reconstruction, renouvelée à chaque fois qu'elle est convoquée, colorée par ce que nous sommes devenus depuis. Nous n'avons pas de futur non plus. Nous avons une projection : le passé, prolongé vers l'avant, habillé d'espoirs ou de peurs qui lui appartiennent déjà. Alors que reste-t-il, si ces deux piliers : ce qu'on croit avoir été, ce qu'on croit devenir, ne sont que des constructions mentales et non des réalités tangibles ? Il reste le présent.

C'est presque vertigineux, dit ainsi. Tout ce que nous appelons « notre histoire » n'existe plus nulle part sinon dans des traces neuronales que nous ravivons. Tout ce que nous appelons « notre avenir » n'existe encore nulle part sinon dans les scénarios que nous fabriquons. Le seul endroit où quelque chose se passe réellement, où la réalité ne dépend d'aucune reconstruction ni d'aucune anticipation, c'est maintenant. Mais, dire "vis au présent" reste une formule creuse, un slogan de développement personnel qu'on répète sans vraiment le comprendre. Cela ne signifie pas ignorer d'où l'on vient ni cesser de faire des projets. C'est autre chose : c'est cesser de filtrer l'instant présent à travers les grilles du passé et du futur.

Vivre au présent, ce n'est pas nier la mémoire ou l'anticipation, elles sont utiles, parfois nécessaires. C'est ne plus laisser ces mécanismes décider à ma place de ce que je ressens ou de ce que je fais maintenant. Concrètement : quand une situation ravive une peur ancienne, suis-je en train de répondre à ce qui est réellement devant moi, ou à un souvenir déguisé en présent ? Quand j'anticipe un échec, est-ce une évaluation lucide de la situation, ou la projection d'un conditionnement qui ne connaît qu'un seul scénario ? La plupart du temps, nous ne vivons pas les événements, nous vivons nos interprétations des événements, façonnées par tout ce qui a précédé. Le présent devient alors un écran sur lequel on projette un vieux film, plutôt qu'un espace neuf où quelque chose peut réellement advenir.

C'est là que le lien avec la liberté apparaît. Être libre, ce n'est pas l'absence de contraintes extérieures. C'est l'absence de contraintes intérieures invisibles : ces automatismes qui décident pour nous avant même que nous ayons pu regarder la situation telle qu'elle est. Se libérer d'une projection, d'une représentation, d'un conditionnement ancien, ce n'est pas les effacer par la force. On ne peut pas décider d'oublier. C'est plutôt les reconnaître au moment où ils apparaissent, voir qu'une pensée, une peur, une attente est en train de se rejouer et, dans cet acte de reconnaissance, se donner un espace de choix qui n'existait pas avant.

Cet espace, aussi mince soit-il, c'est notre liberté. Non pas une liberté totale et définitive, mais une liberté qui se gagne à chaque instant, dans chaque interstice entre le stimulus et la réponse automatique.

Le présent n'est donc pas un lieu où l'on arrive une fois pour toutes. C'est un exercice qui se recommence sans cesse, parce que l'esprit retourne naturellement vers ce qu'il connaît : le passé rassurant ou inquiétant, le futur espéré ou redouté. La liberté n'est pas d'échapper à ce mouvement, c'est de le remarquer, encore et encore, et de revenir, encore et encore, à ce qui est réellement là. Peut-être que la question n'est pas « comment vivre au présent » mais « à quel moment ai-je cessé d'y être » et la capacité à se le demander, sans jugement, est peut-être déjà une forme de liberté.

Cette liberté ne s'arrête pas à la porte du bureau. Une organisation n'est jamais qu'une accumulation de ces mêmes interstices, multipliée par le nombre de personnes qui la composent : un manager qui répond à un retard avec la peur d'hier, une équipe qui rejoue, réunion après réunion, les mêmes rôles figés. Le bon management commence exactement là où s'arrête celui de chacun : dans la capacité, collective cette fois, à sortir des scénarios hérités pour se parler depuis ce qui est réellement en jeu.

samedi 29 août 2026

Gamma, Canva, Tome & co : le piège des slides parfaites générées par IA

Gamma. Canva Magic Design. Tome. Beautiful.ai. Il en sort une nouvelle chaque mois. Le principe est toujours le même : un prompt, ou un texte tout prêt qu'on colle, et hop ! un jeu de slides impeccable en trente secondes. Typographie soignée, mise en page équilibrée, palette harmonieuse. Bluffant.

Et c'est bien le problème.

Voilà ce qui va se passer : vous allez avoir de superbes slides. Mais vous ne les maîtrisez pas. Elles sont belles, mais elles ne sont pas vous. Et vous ne savez pas, parce que l'IA s'en moque, ce que vous allez DIRE pendant que telle ou telle slide sera à l'écran.

L'IA vous a préparé une recopie de votre texte sous une autre forme. Pas un jeu de slides pensé pour l'exercice très spécifique d'une présentation orale, devant un auditoire qui a des attentes et qui est venu vous écouter.

Vous pensez que vos belles slides vont vous sauver, que votre présentation sera au niveau parce que les slides le sont.

Think again.

Vous allez les lire. Vous allez vous perdre. Vous allez transpirer... et vous n'aurez très vite plus qu'une idée en tête : sortir et en finir.

Ou pire : vous allez glisser sur l'exercice, faire comme si lire vos belles slides était ok, et sortir de la salle content de vous, survivant... même si peu de choses se seront passées et si vous n'aurez rien obtenu d'autre que de ne pas être décédé sur place.

Ces outils résolvent un problème qu'on n'a pas : produire un support joli et rapide et ignorent complètement celui qu'on a vraiment : préparer une prise de parole. Un jeu de slides n'est pas une présentation. C'est un support, au service de ce que vous allez dire, à un moment précis, devant des gens précis.

Ce qu'il faut faire si vous voulez absolument utiliser l'IA : respectez les dix règles que j'ai données dans un précédent post, allez les voir.

Et surtout, surtout : prompter vos slides pour votre auditoire, pas pour vous.

mercredi 26 août 2026

Je me moque de ce qui m'arrive.

« Je me moque de ce qui m'arrive. »

La phrase semble provocatrice. Un peu idiote, même.

Non, je ne me moque pas de tout. Je préfère une bonne nouvelle à une mauvaise, la santé à la maladie, réussir à échouer. Je ne cherche ni la souffrance ni les ennuis.

Pourtant, j'aime de plus en plus cette idée.

Parce qu'entre ce qui m'arrive et ce que je vais expérimenter, il existe un espace, et dans cet espace se loge mon interprétation.

Ce ne sont pas les choses qui nous troublent, mais les jugements que nous portons sur elles.

Nous confondons sans cesse les deux.

Je perds un contrat : catastrophe. On me critique : on m'a humilié. Une relation se termine : j'ai perdu quelque chose. Un imprévu bouleverse mes plans : encore une journée de foutue.

L'événement et son interprétation deviennent une seule et même chose.

Ils ne le sont pas.

Cette vieille légende chinoise pleine de sagesse le résume très bien :

Un paysan possède un cheval. Un jour, le cheval s'enfuit.

Les voisins viennent le plaindre : quelle malchance ! Le vieil homme répond : Peut-être. Nous verrons bien.

Quelques jours plus tard, le cheval revient, accompagné de plusieurs chevaux sauvages : quelle chance ! Peut-être. Nous verrons bien.

Son fils tente de dresser l'un des chevaux, tombe, se casse la jambe : quel malheur ! Peut-être. Nous verrons bien.

La guerre éclate. Tous les jeunes hommes du village sont enrôlés. Beaucoup mourront. Le fils, jambe cassée, reste chez lui.

Chance ? Malchance ?

Nous verrons bien.

Ce que j'aime dans cette parabole, ce n'est pas l'idée naïve que tout finit par s'arranger, ce serait juste une autre façon de vouloir contrôler la réalité.

C'est l'idée, plus radicale, que nous ne savons pas. Nous sommes extraordinairement rapides à attribuer une signification définitive à une histoire qui ne fait que commencer. Un échec peut devenir une bifurcation essentielle. Une réussite peut nous enfermer dans une direction qui n'était pas la nôtre.

Ou pas. Nous verrons bien.

Cela ne veut pas dire devenir indifférent, nier la douleur, ou se raconter que « tout arrive pour une raison ». Cela veut dire essayer de ne pas coller immédiatement une histoire sur ce qui vient d'arriver.

Il y a les faits. Puis il y a ce que j'en fais.

Dans mes formations, je dis souvent : « Pour nous, humains, tout est histoire. » Nous ne vivons jamais vraiment le réel, nous vivons une version de ce réel que nous avons créé nous-mêmes. Nous sommes bien dans une simulation, la nôtre !

Entre les faits et l'histoire que nous créons à partir de ces faits, se loge peut-être l'essentiel de ce qui fait notre liberté.

Être victime des circonstances, ce n'est pas seulement subir ce qu'on n'a pas choisi, nous subissons tous des choses que nous n'avons pas choisies. C'est laisser ces circonstances écrire la suite de l'histoire à notre place. C'est souffrir du refus de ce qui est, parfois pendant des décennies. 

Je peux perdre, être rejeté, me tromper, voir un projet s'effondrer. La réalité n'a signé aucun contrat garantissant qu'elle respecterait mes plans et mes façons de voir les choses.

Alors, de plus en plus, quand quelque chose ne se passe pas comme prévu, j'essaie de remplacer :

« Pourquoi est-ce que ça m'arrive ? »

par :

« D'accord. C'est ce qui arrive. Fantastique ! Qu'est-ce que je fais maintenant ? »

Ce n'est pas du fatalisme. C'est tout le contraire.

Le fatalisme dit : je n'y peux rien. L'acceptation dit : c'est là. Voyons ce qui est possible à partir d'ici.

C'est en ce sens que je peux dire :

Je me moque de ce qui m'arrive.

Pas parce que rien n'a d'importance. Mais parce que ce qui m'arrive n'aura jamais, à lui seul, le dernier mot.

Pour le reste ?

Nous verrons bien.