lundi 8 juin 2026

Entre vous et votre pantalon !

Une règle que je ne transgresse jamais : ne jamais porter de pantalon dit « skinny », « slim », « étroit ». Et un aveu qui va avec : je n'arrive pas à rester détendu en présence de quelqu'un qui en porte. C'est plus fort que moi. Quelque chose en moi se contracte, comme par sympathie.

Longtemps j'ai cru à une lubie. C'en est une, sans doute. Mais, il y a dessous une vérité que le théâtre m'a apprise et que la scène vérifie chaque soir : mon corps lit le corps de l'autre. Devant une silhouette entravée, un tissu qui fige les jambes, interdit l'enjambée, refuse qu'on s'accroupisse à hauteur d'enfant, mon propre système nerveux épouse la contrainte. La tension de l'autre devient la mienne. On ne se détend jamais tout à fait près de quelqu'un qui ne peut pas respirer dans son pantalon !

Car la présence, c'est aussi le costume. Le théâtre l'a toujours su : le costume n'est pas une décoration posée sur l'acteur, c'est un outil qui le transforme. Mettez à quelqu'un les bottes d'un roi et sa démarche change avant même qu'il ait parlé. La recherche a fini par nommer ce que les comédiens pratiquent d'instinct, c'est l'enclothed cognition : le vêtement ne modifie pas seulement le regard des autres, il modifie l'état intérieur de celui qui le porte. On ne joue pas pareil selon ce qu'on a sur le dos. On ne vit pas pareil.

C'est là que le pantalon étroit commet son méfait. Il ampute l'ancrage. La présence se joue d'abord dans les jambes : sentir le sol, planter ses appuis, respirer jusque dans le bassin, pouvoir s'avancer vers l'autre d'un grand pas franc. Le skinny vous vole tout cela. Il raccourcit la foulée, verrouille l'assise, interdit le geste ample. Pire : il vous rappelle sans cesse à vous-même. Il pince, il serre, il réclame une part de votre attention et cette part-là, vous ne l'avez plus pour l'autre. Or la présence n'est rien d'autre que de l'attention rendue disponible. Un vêtement dont on a conscience est un vêtement qui vous retient en vous.

D'où ma recommandation, et c'est la seule règle qui vaille : le confort vestimentaire doit primer. Toujours. Le confort, à y regarder de près, c'est une affaire d'espace : il faut un espace entre le corps et le vêtement. Cet espace est celui du confort, mais il est surtout celui du mouvement, et le mouvement, c'est la vie.

Le pantalon étroit abolit cet espace. Il colle, il épouse, il supprime le jeu, au sens où l'on parle du jeu d'une mécanique, ce léger vide sans lequel rien ne tourne. Plus d'espace, plus de mouvement ; plus de mouvement, plus de vie qui circule. Le tissu devient une seconde peau qui ne respire pas, et l'on finit par retenir son corps comme on retient son souffle.

Offrez-vous cet espace, au contraire, et tout se remet à bouger : la foulée s'allonge, le bassin respire, le geste retrouve son ampleur. Vous oubliez votre vêtement, et c'est précisément quand on l'oublie qu'il fait bien son travail. Le bon costume disparaît pour ne laisser que vous, libre de vos mouvements, donc disponible à l'autre. Car l'élégance vraie n'a jamais été d'être bien habillé. C'est d'être assez libre dans ses habits pour ne plus y penser, et n'offrir à celui qui vous fait face que votre présence entière.

vendredi 5 juin 2026

Créer des liens...

En écho au billet d'hier, cette phrase d'Irvin Yalom, le psychothérapeute, qui prolonge exactement celle de Cyrulnik : "le lieu de la guérison, c'est la relation".

Voilà deux hommes qui ont passé leur vie penchés sur l'âme humaine, qui pointent le même endroit. Le bonheur s'y loge, dit l'un. La guérison aussi, dit l'autre. La relation n'est donc pas un agrément de l'existence, une douceur en plus : elle en est le terrain même. La relation est une nécessité, pas une option.

Voici ce que cela change : si la relation est à ce point vitale, alors la comprendre et la travailler n'est plus un luxe. C'est prendre soin de l'essentiel. Or, et c'est toute mon affaire (mon combat ?), la maîtrise relationnelle n'est pas un don tombé du ciel, réservé à une élite. Elle s'apprend, se développe, se renforce. C'est comme un muscle ou un instrument sur lequel faire ses gammes.

Le bonheur et la guérison logent dans le lien. 

Autant apprendre à le tisser.





jeudi 4 juin 2026

Savoir ce qu'est le bonheur...

J’écoute Boris Cyrulnik dans une interview radiophonique. Il dit : le bonheur, c’est la relation et le sens. 

Rien d’autre, pas la performance, pas la réussite, pas l’argent, pas la possession.


La relation et le sens.


Depuis, je reviens souvent à cette phrase dans mes moments de doute, quand je ne sais plus très bien ce qu’il faudrait faire pour avancer, quand il est compliqué d’être humain…


Quelle relation est-ce que je nourris ? Le sens que je donne à ma vie ?


Le brouillard se lève un peu.


Avec qui ? Pour quoi ?


Le reste suit.



Invité de 8h20 — Le Grand Entretien, sur France Inter, le jeudi 16 avril 2026.

vendredi 29 mai 2026

Une trace dans l'infini...

Hier, je comptais les années. Vingt-sept de sommeil, onze de travail, une sur les toilettes, et au bout du compte, quinze ans à peine qui nous appartiennent vraiment. J'avais laissé la question ouverte : où planter son drapeau dans ce petit territoire ?

Il y a une autre façon de regarder le problème, et elle ne parle plus de durée. Elle parle de ce qui reste, mais pas pour nous, après nous.

L'anthropologue Ernest Becker, prix Pulitzer en 1974 pour Le Déni de la mort, partait d'un constat sans concession : l'homme est le seul animal qui sait qu'il va mourir, et ce savoir lui est insupportable. Pour le tenir à distance, dit-il, chacun se lance, souvent inconsciemment, dans ce qu'il appelait un projet d'immortalité. Écrire un livre, fonder une famille, bâtir une œuvre, transmettre un métier. Créer ou rejoindre quelque chose dont on pressent qu'il nous survivra. Non par vanité, mais par besoin que notre passage sur Terre ait pesé quelque chose, que la mort ne réduise pas tout à zéro.

Le tableau d'hier peut alors se lire autrement. Les quinze années « qu'il nous reste » ne se mesurent plus seulement à ce qu'on en ressent sur l'instant, mais à ce qu'elles laissent derrière nous. Une heure passée à apprendre quelque chose à quelqu'un n'occupe pas plus de temps qu'une heure passée sur TikTok, mais elle ne pèse pas le même poids une fois qu'on n'est plus là pour la vivre.

Nous voici, justement, à un moment singulier de notre histoire. Nous vivons à l'ère où la machine produit de la trace à l'infini : des textes, des images, des mélodies, par millions, sans fatigue et sans fin. Becker pensait que nos projets d'immortalité nous distinguaient des bêtes. Il faut désormais ajouter : ils nous distinguent aussi de la machine. Plus la production automatique devient abondante, plus l'empreinte d'une présence réelle : une voix qui a vraiment vécu ce qu'elle nous raconte, une transmission qui passe d'un être à un autre, tout cela redevient rare, et donc précieux.

C'est peut-être la vraie réponse à la course contre le temps. On ne la gagne pas en grattant quelques mois sur le sommeil ou nos trajets professionnels. On ne la gagne pas non plus en rêvant d'éternité, Becker, comme les Anciens, savait qu'une vie infinie se viderait de son sens. On la gagne en logeant, dans ces quinze ans, quelque chose qui nous dépasse. 

Pour que le peu de temps qui est nôtre continue de travailler quand nous ne serons plus là pour le compter. 

N'est-ce pas là aussi ce pourquoi ce blog est là sous vos yeux ?

jeudi 28 mai 2026

Le temps qu'il nous reste...

Vous pensiez avoir le temps. Une vie, c'est tout de même quelque chose. Puis viennent les chiffres, qui nous ramènent à une réalité un peu triste, un peu déconcertante. La vie n'est pas courte. Mais elle n'est pas longue non plus.

Sur vos quatre-vingts ans, à peine quinze vous appartiennent vraiment. Le reste est déjà pris, réparti, réservé avant même d'avoir été vécu.

Vingt-sept ans passés à dormir. Onze ans à travailler. Six ans à cuisiner et à manger, cinq ans coincé dans les transports ou dans le trafic, quatre ans à faire des courses et à vous débattre avec la paperasse, trois ans dans votre salle de bains et pour les autres tâches ménagères. Ajoutez-y trois ans de petite enfance dont vous ne vous souvenez pas, trois années d'école, un an alité par la maladie, et un an, oui, un an, assis sur vos toilettes.

Faites le compte. Ce qui reste tient dans une décennie et demie. Quinze ans de vie pleinement à vous : pour aimer, créer, regarder le ciel, ne rien faire qui serve à quelque chose.

La leçon n'est pas de courir plus vite pour gratter quelques mois sur le sommeil ou le trafic. Ce serait passer à côté. La leçon, c'est que ces quinze années ne se trouvent pas dans une colonne séparée du tableau. Elles sont cachées dans les autres. Un repas peut être du temps perdu ou le meilleur moment de la journée. Un trajet, une corvée ou une parenthèse. La qualité de présence que vous mettez dans les vingt-sept ans transforme ce décompte.

Le temps qui vous appartient n'est pas celui qui reste. C'est celui qui vous voit vivant et présent.

mercredi 27 mai 2026

"More human than human"

« Plus humain que les humains. » Dans le film culte "Blade Runner", c'était le slogan de la Tyrell Corporation pour vendre ses androïdes. Une promesse industrielle : fabriquer des êtres plus humains que les humains eux-mêmes.

Quarante ans plus tard, la phrase a changé de camp. Elle ne décrit plus ce que la machine doit devenir. Elle décrit ce que nous, humains, devons aspirer à être.

Face à une intelligence artificielle qui surpassera bientôt l'humain sur presque tous les terrains techniques, notre seule stratégie individuelle tient en une ligne : devenir des experts en humanité. Maîtriser de façon souveraine ce qui restera, par construction, hors d'atteinte de l'IA.

Négocier un désaccord. Convaincre une salle. Embarquer une équipe. Tenir une scène quand tout vacille. Faire rire un comité exécutif. Inspirer confiance en trente secondes, dans le corps, dans la voix, dans le regard. Tout cela est humain, et le restera pour toujours.

Plus votre expertise en humanité sera puissante, plus votre valeur sera intacte dans les années qui viennent. Le reste sera absorbé.

La question n'est donc plus « comment je m'adapte à l'IA ? ». Elle est : « qu'est-ce que je travaille aujourd'hui qui me rendra humainement irremplaçable demain ? »

"Captiver & Convaincre". "Crever l'écran". "Winning Hearts and Minds".

Ces compétences ne sont plus des soft skills. Ce sont, désormais, les hard skills du siècle.

C'est par là qu'il faut commencer.




mercredi 20 mai 2026

Devenez Maestro du PowerPoint



La bonne réponse à la question posée par le post d'hier tient en une phrase que Robert Gaskins, l'inventeur de PowerPoint, avait pitchée à Bill Gates en 1987 avec deux mots précis, modestes, presque désarmants : il avait conçu PowerPoint pour produire des aides visuelles

Les mots comptent parce qu'ils disent exactement ce que personne ne fait. Une aide, par définition, est subordonnée. Elle est au service de quelqu'un, votre auditoire, à qui vous vous adressez. 

Vos slides devraient être là pour ceux qui vous écoutent. Et pour eux seulement.

Une aide n'occupe pas la scène, elle l'éclaire. Voilà pourquoi quatre-vingt-quinze pour cent de ce qui se projette aujourd'hui dans les salles de réunion du monde n'est pas une aide visuelle : c'est un concurrent. Un concurrent que vous avez vous-même installé derrière vous et qui crée une distraction mortelle pour l'intérêt que votre auditoire vous portait jusque-là !

Mort par PowerPoint, donc, et la mort, ici, n'est pas une métaphore, c'est devenu un protocole.

Trois critères, et trois seulement, distinguent une vraie aide visuelle de tout ce qui est projeté de nos jours. 

Le premier : elle montre ce que la parole ne peut pas dire. Un graphique de tendance, une photographie, un schéma, une carte, un visage, un avant-après. Tout ce qui appartient au régime du visible et qui, traduit en mots, perdrait son évidence ou exigerait trois minutes d'explication poussive là où l'œil comprend en une seconde. Le test est imparable : si ce que vous projetez peut être dit à l'oral, ce n'est pas une aide visuelle, c'est un prompteur. Pire, un prompteur affiché en grand derrière vous, lu par tout le monde plus vite que vous ne le prononcez. Qui transforme votre prise de parole en lecture à voix haute d'un document que l'auditoire aurait pu lire seul, en silence, en deux fois moins de temps.

Le deuxième critère : elle se lit instantanément. Deux secondes, trois maximum, puis l'œil revient à vous. L'attention humaine est un budget fini, et chaque seconde passée à déchiffrer votre slide est une seconde qui ne vous écoute pas. D'où la règle, d'une simplicité enfantine et pourtant jamais respectée : un seul message par diapositive, exprimé visuellement, et non sept bullet points qui sont en réalité sept diapositives mal déguisées en une seule. 

Le troisième critère, le plus oublié, le plus puissant : elle disparaît quand elle a fini d'aider. L'écran noir, la touche B, la diapo noire entre deux moments visuels, ce sont des outils essentiels que presque personne n'utilise, parce que personne n'a appris qu'une image qui reste affichée continue de capter le regard, même quand l'orateur est passé à autre chose. Une aide visuelle bien conçue apparaît au moment précis où elle aide, et s'efface au moment précis où elle cesse d'aider pour commencer à parasiter. 

Alors la prochaine fois que vous ouvrez PowerPoint, posez-vous la seule question qui compte : ce que je m'apprête à projeter aide-t-il ceux qui écoutent à mieux comprendre ce qui est dit, ou le remplace-t-il ? Si c'est la seconde réponse, fermez le logiciel. 

Vous savez désormais ce que personne autour de vous ne sait. À vous d'en faire quelque chose demain matin ! 

Tout le monde me dit ne plus supporter tous ces tunnels de slides soporifiques, mais ce sont exactement les mêmes que je vois le lendemain s'y engouffrer ! Que le changement commence par vous.


PS : Ces trois critères sont issus de la deuxième partie de « Captiver et Convaincre ». Si le sujet vous intéresse pour vos équipes, je suis joignable en MP.