mercredi 17 juin 2026

Et si quelque chose ne se passe pas comme prévu ?...

La plupart des orateurs que je vois sont épuisés avant même d'avoir commencé à parler. Ils ne le sont pas par ce qu'ils vont dire, mais par tout ce qu'ils essaient de contrôler avant de le dire.

La salle. L'humeur du N+1 au premier rang. Le silence après une diapositive. Le visage fermé qui ressemble à de l'ennui de celui qui regarde son téléphone. La question piège qu'il faudrait anticiper, la phrase qu'il faudrait placer, le ton qu'il faudrait avoir. Comme si la qualité de leur intervention tenait dans leur capacité à dompter tout ce qui n'est pas eux.

C'est une équation perdue d'avance. Vous ne contrôlerez jamais la salle. Vous ne contrôlerez jamais la fatigue d'untel, l'agacement d'une telle, la réunion difficile qui a précédé la vôtre. Plus vous essayez, plus vous vous épuisez. Plus vous vous épuisez, moins vous êtes présent. C'est cet effort lui-même qui vous trahit.

Il existe un autre point d'appui. Il ne s'agit plus de vouloir changer les circonstances, mais de changer le regard que vous portez sur elles. Décider que vous n'êtes pas la victime de ce qui se passe dans la salle, mais l'auteur de ce que vous y apportez. La distinction change tout dans l'expérience que vous en aurez. Vous cessez de réagir. Vous redevenez maître de votre jeu.

Le paradoxe, c'est que cette posture est plus reposante. Vous n'avez plus à maintenir une vigilance épuisante sur ce qui ne vous appartient pas. Il vous reste un seul périmètre, le vôtre. C'est exactement là que se loge votre présence.

Vous ne deviendrez pas convaincant en cherchant à dominer la salle. Vous avez une chance de le devenir en cessant de croire que c'est ce qu'on attend de vous.

mardi 16 juin 2026

1+1=1 ou 3 ?

C'est une équation banale, sans doute l'une des premières que vous avez apprises à l'école. La base de l'arithmétique : 1+1=2.

L'évidence même. Une vérité universelle que personne ne songerait à ébranler.

Sauf que… dans la vie réelle, les choses ne s'additionnent pas comme sur une feuille de papier.

Un nuage plus un nuage ? Un seul nuage, plus vaste, mais unique. 1+1=1.

Une pile de linge posée sur une autre pile de linge ? Une pile de linge. 1+1=1.

Si j'allais plus loin et osais le parallèle avec ma pratique : lorsque deux individus communiquent pleinement, quelque chose naît de leur relation qui transcende les deux êtres en présence, ce quelque chose existe, même s'il est difficile à nommer… 1 + 1 = 3.

L'idée n'est pas de récuser les théorèmes qu'on nous a transmis, mais de cesser de leur laisser le dernier mot, de regarder le monde par notre propre pouvoir d'observation et d'émerveillement, plutôt que par les certitudes héritées.

Car les choses sont rarement ce que nous avons décidé qu'elles devaient être.

lundi 15 juin 2026

Le bouton et le vide...

67 % des hommes ont préféré une décharge électrique à… rien. 


On place un homme seul dans une pièce pendant quinze minutes. Rien à faire, rien pour se distraire, personne à qui parler. Juste lui et ses pensées.

À la sortie, le mot qui revient n'est pas ennui. C'est souffrance.

Alors, des chercheurs ont ajouté un bouton dans la pièce qui délivre une décharge électrique, la même qu'on leur avait fait tester avant, et qu'ils avaient jugée désagréable au point d'être prêts à payer pour l'éviter. Le résultat : 67 % des hommes ont préféré s'infliger cette décharge plutôt que de rester seuls avec eux-mêmes contre 25 % chez les femmes. (Wilson et al., Science, 2014*).

Nous voilà. Nous sommes démunis devant le vide et prêts à la douleur pourvu qu'il se passe quelque chose.

Nous sommes des faiseurs, des êtres d'action. C'est par l'action que nous avons survécu, que les ponts se construisent, que les projets aboutissent, que la Lune a été conquise. Tout ce que l'humanité a de grand est sorti de cette inquiétude, de cet appel au mouvement.

Mais, nous ne sommes pas ce que nous faisons. Avoir perdu le lien avec notre intériorité, pour ce qu'elle est, et non pour ce qu'elle produit, n'est pas une bonne nouvelle. Tous les écrans à portée de main ne sont pas le remède à ce malaise : ils en sont la version moderne, le bouton qu'on presse pour ne pas avoir à se rencontrer.

Alors, je propose l'inverse. Fabriquer de l'ennui. S'asseoir, sans bouton, et observer ce qui se met à vivre en nous quand plus rien ne pousse, ne tire, ni ne discute. Écouter ce qui résonne quand on cesse d'agir. Non pour fuir l'action, mais pour qu'elle parte enfin de quelque part.

Le bouton est toujours là. La vraie liberté, c'est de ne pas le presser. 


*Wilson, T. D., Reinhard, D. A., Westgate, E. C., Gilbert, D. T., et al. (2014). « Just think: The challenges of the disengaged mind », Science, vol. 345, n° 6192, p. 75-77.

vendredi 12 juin 2026

C'est ma nature ! Vraiment ?

« Je suis de nature anxieuse. »

La phrase tombe au détour d'une séance, anodine. Celui qui la prononce porte de lourdes responsabilités dans une grande maison. Je l'arrête.
Personne n'est de nature anxieuse. La seule nature qui soit la vôtre, c'est d'être humain. Vous n'en avez pas d'autre. Tout le reste, tout ce que vous prenez pour votre nature, n'est qu'un assemblage de croyances, d'histoires, essentiellement des faussetés que vous vous racontez sur vous-même. Ces croyances vous collent à la peau et finissent par dénaturer votre rapport au monde.

D'autant que personne ne sait vraiment dire ce qu'est l'anxiété. La réponse la plus immédiate : un malaise face au futur, une anticipation catastrophiste, un rapport au lendemain comme désaxé. C'est faux. L'anxiété ne parle pas que de votre futur. Elle parle surtout de votre passé, d'une expérience que vous ne voulez pas voir se rejouer. C'est avant tout le passé qui fabrique l'anxiété. Parce que votre cerveau, lui, fait très bien son travail : il vous protège de ce qui vous a déjà blessé.

Soignez votre rapport à votre passé, à l'histoire que vous vous en racontez, et vous verrez grandir l'appétit que vous avez de votre avenir.
Car s'il est une chose excitante dans nos existences, c'est bien cette page blanche qu'on appelle demain.

jeudi 11 juin 2026

La maintenance la plus importante que vous ne ferez jamais... (ce n'est pas votre voiture.)

Votre cerveau ne travaille pas pour vous. Il travaille malgré vous.

Depuis des millions d'années, cette machine biologique prend, sans vous consulter, toutes les décisions utiles à votre survie. Elle scanne votre environnement en permanence, traque le moindre signal de danger, s'assure que vous vivrez un jour de plus. Un phénomène constant, continu, forgé à une époque où le but du jeu se résumait à ne pas mourir. La vie était plus simple avant l'invention des réseaux sociaux !

Votre cerveau est avant tout une machine à fabriquer de l'action. Il collecte une information, il déclenche une réponse. C'est son génie, mais c'est aussi son talon d'Achille.

Aujourd'hui, nous recevons des tonnes d'informations sur lesquelles nous ne pouvons strictement rien faire. Des guerres lointaines, des catastrophes à l'autre bout du monde, des crises que nous ne maîtrisons pas. Notre cerveau reçoit le signal, cherche l'action à produire et ne la trouvant pas, il tourne à vide, s'épuise et nous avec.

Par quoi commencer pour lui rendre son pouvoir ? Par le plus simple et le plus difficile à la fois. Choisir un moment de la journée où vous ne recevez rien. Pas de fil d'actualité, pas de notifications, pas de podcast en bruit de fond. Juste vous et ce qui vous entoure physiquement. 

Dix minutes suffisent. 

Ce n'est pas de la méditation, ce n'est pas du bien-être : c'est de la maintenance

Vous rendez à votre cerveau les conditions pour lesquelles il a été conçu : traiter ce qui est là, devant vous, ici et maintenant.

mercredi 10 juin 2026

Le développement personnel, et si ça ne marchait pas ?

Il faut avoir le courage de regarder le bilan en face. Depuis trente ou quarante ans, des milliards ont été dépensés en séminaires, en workshops, en retraites, en méthodes censées nous rendre plus alignés, plus sereins, plus "congruents avec nos valeurs". Des salles entières en extase un vendredi soir. Deux semaines plus tard, rien. La même personne, les mêmes schémas, la même difficulté à être au monde. Le moment est peut-être venu d'accepter le constat : ce truc ne marche pas.

C'est comme si quelqu'un vous disait : "Tu vois flou ? J'ai inventé un truc formidable", et qu'il vous mette un micro dans l'oreille. Ça ne marche pas. Ce n'est pas le bon dispositif. Le jour où quelqu'un a inventé les lunettes, le problème a cessé d'exister. Plus personne ne cherche. On voit net, point final.*

Peut-être faut-il accepter d'autres hypothèses. Peut-être que ce qu'on cherche, cet état de plénitude intérieure stable, livré clés en main par un gourou ou un week-end immersif, n'existe pas.

Mais ça ne veut pas dire qu'il faut arrêter de travailler sur soi. Ça veut dire qu'il faut le faire autrement. Le vrai sujet n'est pas de vous changer, vous. C'est de changer votre rapport au monde : la façon dont vous prenez la parole, dont vous écoutez, dont vous occupez l'espace d'une relation. C'est là, dans cet entre-deux, entre soi et les autres, que quelque chose peut réellement bouger.

C'est ce que je fais depuis deux décennies. Pas de magie, pas de promesse d'extase. Une compétence voulue, un processus compris et une pratique régulière, autour de la communication, de la prise de parole et de la relation. Quand on s'y tient, oui, ça marche. Non pas parce qu'on a trouvé la lumière, mais parce qu'on a fini par trouver les bonnes lunettes !


*J'ai piqué cette métaphore et cette idée de post au neuroscientifique Albert Moukheiber que j'ai vu en conférence récemment et dont je recommande chaudement le travail !... 

mardi 9 juin 2026

Travailler à devenir libre...

La vie a une étrange façon de nous révéler là où nous ne sommes pas encore libres.

Elle place sur notre chemin des personnes, des comportements, des circonstances qui nous irritent, nous blessent ou nous mettent en colère. Être humain, c’est aussi cela : chacun d’entre nous est parfois touché, déstabilisé, débordé. Il n’y a rien d’anormal à cela.

Ces réactions ont quelque chose à nous apprendre.

Ce qui souffre, ce qui se sent offensé ou menacé, n’est pas la partie la plus profonde de nous-mêmes. C’est notre ego, notre personnalité, l’image que nous avons construite de qui nous sommes. Chaque fois que nous jugeons, blâmons, critiquons, nous plaignons ou cherchons un responsable à notre inconfort intérieur, nous nous plaçons dans une position de victime.

Ce n’est ni une faute ni un défaut moral. C’est simplement une tendance humaine.

Pourtant, cette posture a un coût. Elle revient à attribuer à quelqu’un d’autre un pouvoir sur notre état intérieur. En accusant une personne d’être la cause de notre colère, de notre frustration ou de notre souffrance, nous lui accordons implicitement une autorité sur notre paix, notre équilibre et notre bien-être.

Or cette idée est trompeuse.

Bien sûr, les actes des autres peuvent nous affecter. Bien sûr, certains comportements sont inacceptables et ne doivent pas être excusés*. Mais, sauf lorsqu’il s’agit d’une menace réelle pour notre intégrité physique, ce qui nous bouleverse le plus profondément révèle souvent quelque chose qui existe déjà en nous : une insécurité, une blessure, un sentiment de manque, une peur ou une fragilité encore inexplorée.

Ainsi, lorsque quelqu’un nous met en colère, il est possible de voir la situation autrement. Non plus comme une preuve de ce que l’autre a fait de mal, mais comme une occasion de découvrir ce qui, en nous, demande encore à être compris, accepté ou guéri.

La véritable liberté commence lorsque nous cessons de rendre les autres responsables de notre état émotionnel.

À partir de là, nous retrouvons notre pouvoir. Nous cessons de subir nos réactions pour en devenir les observateurs. Nous devenons capable de répondre plutôt que de réagir. "Response able" - Responsable. Nous assumons la responsabilité de notre monde intérieur. 

Nous découvrons peu à peu qu’aucune circonstance extérieure ne peut nous enlever ce qui constitue notre liberté fondamentale.


* Ce post n'a pas pour objet de nier la responsabilité qui incombe aux auteurs de comportements toxiques et harcelants, ni de minimiser les injustices terribles et réelles subies chaque jour par des innocents. La responsabilité de nos réactions et la responsabilité des actes d'autrui sont deux choses différentes. Les deux peuvent coexister.