Je reviens du Japon, à l'autre bout du monde.
J'ai parcouru, pour cet aller-retour, plus de vingt mille kilomètres. Je crois bien n'être jamais allé aussi loin sur Terre. Le vol m'a semblé durer une éternité, suspendu entre deux mondes, le ciel et la terre. Nous avons survolé des lieux dont j'avais entendu parler. J'ai appris qu'une ville du sud-est de la Turquie, non loin de l'Irak, s'appelle Batman. Le monde est encore à découvrir.
J'ai vu le Japon et, bien sûr, je n'ai pas vu le Japon. Quinze jours au loin, ce n'est pas voir. C'est à peine sentir, éprouver un peu de cette culture si particulière, si sensible et disciplinée, si différente et si semblable. J'ai découvert des gestes, des façons d'être au monde qui m'ont ému, m'ont inspiré et parfois, je le dis, m'ont terrifié ! Quoi qu'il en soit, ce pays m'a touché au plus intime. Il m'a changé. Imperceptiblement, je ne suis plus tout à fait le même… sans être tout à fait différent.
Alors quoi ?
Depuis mon retour, une pensée m'habite. Pour être allé aussi loin, je ne peux m'empêcher d'en venir à l'univers, qui est du lointain la plus puissante évocation. Il est là, infini, placide et froid. Puisque je ne peux en percevoir la grandeur, je peux en imaginer la langueur : l'échelle cosmique, la monotonie, le rythme lent des étoiles, des poussières et des comètes… Puis je pense à nous.
Nous qui ne disposons que d'un claquement de doigts pour éprouver notre monde. Juste quelques années pour découvrir ce que c'est que d'être là, sur Terre, et d'éprouver à travers nos corps la rencontre, l'amour, la joie, la peine. Voir des lieux et ne jamais les revoir. Entrer dans ce vertige : tout cela existe, et je suis celui par qui cela est vu. Je suis vivant pour le sentir.
Au Japon, devant certains paysages, je ne savais plus trop ce que je ressentais face à tant d'application, d'histoire, de patience, d'opiniâtreté à vouloir laisser une marque dans le flot du temps, à vouloir imposer la beauté d'une étendue de mousse immaculée dans le chaos des feuilles qui tombent et qui tombent encore. Les jardiniers sont bien courageux : ils passent le râteau aujourd'hui encore, alors que j'écris ces lignes !
Je digresse…
Devant tant de beauté, je faisais souvent le choix du silence, celui de rester là, contemplatif et immobile. Je laissais ce pays faire son chemin en moi, sans savoir ce qu'il changerait. Maintenant que je suis rentré, je vois une ouverture. Notre seule possibilité est de briser la langueur, de faire éclater, dans l'indifférence des distances et des siècles, une démesure de sensations : du désir, de la tendresse, des élans qui nous embarrassent et des joies qui nous débordent. Toute cette intensité dont nous sommes capables et dont l'univers n'a pas idée.
Nous pouvons aussi traverser la vie sans rien en attendre. Remplir nos jours et dormir nos nuits. Remettre à plus tard ce qui nous remue. Les occasions n'auront pas manqué, les visages et les mains tendues non plus, mais ils auront glissé sur la toile cirée de la vie. Puis viendra le dernier jour : ce n'était donc que cela, et nous n'aurons rien compris. Je comprends cette tentation, parce que se laisser atteindre épuise, parce que le monde a ses exigences et qu'il faut parfois aller loin pour le chercher. La langueur de l'univers est une tentation. Nous en sommes les enfants.
Mais nous pouvons consentir à ce que l'existence nous traverse. Nous laisser surprendre par ce qu'un lieu éveille, par ce qu'une rencontre déplace ou qu'un amour rend possible. Nous pouvons oublier la fragilité de nos egos et celle de nos vies, pour embrasser l'idée que nous sommes porteurs de cette vibration et qu'elle est unique…
L'univers peut bien continuer son interminable course.
Pendant quelques secondes, j'étais entièrement là, et lui entièrement en moi.
