Il y a eu des dizaines de dîners comme celui-là, l'été, sur cette même terrasse, dans la Drôme.
Mon père vit aujourd'hui dans la maison de son père. Un jour, j'y vivrai à mon tour. Trois générations auront alors dîné sur la même terrasse, regardé les mêmes montagnes, entendu les mêmes cigales, vu tomber la même lumière sur les collines.
La Drôme est mon pays natal, la Toscane française, comme j'aime le dire à ceux qui ne la connaissent pas. Ses champs de lavande et de blé, ses vignes, ses routes de pierre, les contreforts du Vercors, l'Ardèche au loin. Ces paysages ne me sont pas seulement familiers : ils sont ma famille. Ils vivent en moi.
Ce soir-là, nous dînons avec ma femme, mon père et sa compagne. Un dîner comme il y en eut tant d'autres.
Et puis l'un de nous le remarque.
Il n'y a pas de guêpes.
Pas une.
Nous regardons autour de nous : pas d'insectes non plus. Soudain leur absence devient immense.
Car les guêpes ont toujours été là. Elles font partie de mes souvenirs d'été aussi sûrement que les cigales, les melons et la chaleur des pierres après le coucher du soleil. Ces invitées encombrantes dont personne ne voulait vraiment, mais dont nous nous accommodions. Elles tournaient autour de la table dans cette danse erratique, presque ivre, inspectaient un morceau de jambon, une tranche de melon. Nous les chassions d'un revers de main. Elles revenaient. Nous pestions, nous riions. Quelqu'un finissait par sortir un piège ou une soucoupe. Elles faisaient partie du tableau, de l'été, de nos vies.
Ce soir-là, elles manquaient à l'appel.
C'est alors que m'est revenue une sensation précise, éprouvée autrefois en lisant certains romans de science-fiction, ces récits où l'humanité avait mal tourné, où quelque chose d'irréversible s'était produit avant même le début de l'histoire. Les personnages continuaient de vivre, de manger, d'aimer, mais le monde n'était plus tout à fait le monde. Les survivants se souvenaient d'un temps où les choses étaient différentes : une époque où certaines espèces existaient encore, où les saisons avaient un sens, où chacun pouvait boire l'eau d'une rivière, voir certaines étoiles, respirer dehors sans y penser.
Enfant, j'adorais cette sensation : elle me faisait peur juste ce qu'il fallait. J'entrais pour quelques heures dans un monde devenu étranger, puis je refermais le livre, et je retrouvais le mien.
Ce soir-là, sur la terrasse de mon grand-père devenue celle de mon père, je n'ai pas pu refermer le livre.
Le mot allemand Unheimlich, que Freud a rendu célèbre, désigne précisément cette sensation : quelque chose de connu, quelque chose de familier, devient soudain inquiétant. Heim, c'est la maison, le chez-soi. Heimat, le pays natal, la terre à laquelle nous appartenons. Unheimlich, c'est lorsque le familier cesse de l'être tout à fait, lorsque quelque chose, au cœur même de ce qui devrait être chez nous, nous devient étranger.
C'est exactement ce que j'ai ressenti.
Tout était là : la maison, la terrasse, les collines, le repas, mon père, la lumière du soir. Et pourtant, quelque chose manquait. Et cette absence est devenue assourdissante.
Une guêpe.
Cela paraît dérisoire. Ça ne l'est pas.
Nous imaginons volontiers les grands bouleversements comme des événements : une rupture visible, une date, un avant et un après, quelque chose d'assez bruyant pour nous permettre de nous lever et de dire : « Voilà. C'est arrivé. »
Mais peut-être notre monde disparait-il autrement, par petites soustractions. Un insecte que nous ne voyons plus, un oiseau que nous n'entendons plus, une gelée qui ne vient plus, une rivière dont le niveau ne remonte plus, un été qui ressemble de moins en moins à ceux dont nous nous souvenons.
Nous nous adaptons. C'est précisément cela qui m'effraie le plus.
Nous sommes extraordinairement doués pour nous adapter. Chaque anomalie devient, en quelques années, la nouvelle normalité. Les enfants qui naissent aujourd'hui ne peuvent pas regretter ce qu'ils n'ont jamais connu : ils ignorent combien d'insectes venaient autrefois s'écraser sur un pare-brise après quelques centaines de kilomètres, ils ne se souviennent pas de nos repas assiégés par les guêpes.
Nous, si.
Nous sommes peut-être une génération étrange : assez vieille pour nous souvenir du monde d'avant, assez jeune pour assister à sa disparition.
Je ne sais pas si les guêpes ont réellement disparu de cette terrasse. Peut-être reviendront-elles l'été prochain ; peut-être leur absence n'était-elle qu'un hasard ? Bien sûr, je l'espère...
Mais ce n'est déjà plus tout à fait la question. La vraie question est de savoir pourquoi leur absence m'a semblé si plausible. Pourquoi personne, autour de la table, n'a ri en disant : « Mais enfin, les guêpes ne disparaissent pas. » Nous avons simplement regardé autour de nous, et nous nous sommes demandé où elles étaient passées. Nous nous sommes tous demandés ce qu'il se passait qui paraissait nous dépasser. Comme face à l'imminence de la catastrophe. Face à l'inimaginable.
Nous savons désormais qu'un monde peut susurrer sa disparition, sans fracas, un simple soir d'été, sur une terrasse de la Drôme, pendant que quatre personnes terminent tranquillement leur dîner.
Il suffit parfois de l'absence d'une guêpe pour comprendre que quelque chose a changé.
Je ne sais pas pour vous, mais cela me fait peur. Je choisis ce mot avec soin : je ne parle pas d'anxiété.
Je parle de peur.
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