Nous n'avons pas de passé. Nous avons une mémoire, une reconstruction, renouvelée à chaque fois qu'elle est convoquée, colorée par ce que nous sommes devenus depuis. Nous n'avons pas de futur non plus. Nous avons une projection : le passé, prolongé vers l'avant, habillé d'espoirs ou de peurs qui lui appartiennent déjà. Alors que reste-t-il, si ces deux piliers : ce qu'on croit avoir été, ce qu'on croit devenir, ne sont que des constructions mentales et non des réalités tangibles ? Il reste le présent.
C'est presque vertigineux, dit ainsi. Tout ce que nous appelons « notre histoire » n'existe plus nulle part sinon dans des traces neuronales que nous ravivons. Tout ce que nous appelons « notre avenir » n'existe encore nulle part sinon dans les scénarios que nous fabriquons. Le seul endroit où quelque chose se passe réellement, où la réalité ne dépend d'aucune reconstruction ni d'aucune anticipation, c'est maintenant. Mais, dire "vis au présent" reste une formule creuse, un slogan de développement personnel qu'on répète sans vraiment le comprendre. Cela ne signifie pas ignorer d'où l'on vient ni cesser de faire des projets. C'est autre chose : c'est cesser de filtrer l'instant présent à travers les grilles du passé et du futur.
Vivre au présent, ce n'est pas nier la mémoire ou l'anticipation, elles sont utiles, parfois nécessaires. C'est ne plus laisser ces mécanismes décider à ma place de ce que je ressens ou de ce que je fais maintenant. Concrètement : quand une situation ravive une peur ancienne, suis-je en train de répondre à ce qui est réellement devant moi, ou à un souvenir déguisé en présent ? Quand j'anticipe un échec, est-ce une évaluation lucide de la situation, ou la projection d'un conditionnement qui ne connaît qu'un seul scénario ? La plupart du temps, nous ne vivons pas les événements, nous vivons nos interprétations des événements, façonnées par tout ce qui a précédé. Le présent devient alors un écran sur lequel on projette un vieux film, plutôt qu'un espace neuf où quelque chose peut réellement advenir.
C'est là que le lien avec la liberté apparaît. Être libre, ce n'est pas l'absence de contraintes extérieures. C'est l'absence de contraintes intérieures invisibles : ces automatismes qui décident pour nous avant même que nous ayons pu regarder la situation telle qu'elle est. Se libérer d'une projection, d'une représentation, d'un conditionnement ancien, ce n'est pas les effacer par la force. On ne peut pas décider d'oublier. C'est plutôt les reconnaître au moment où ils apparaissent, voir qu'une pensée, une peur, une attente est en train de se rejouer et, dans cet acte de reconnaissance, se donner un espace de choix qui n'existait pas avant.
Cet espace, aussi mince soit-il, c'est notre liberté. Non pas une liberté totale et définitive, mais une liberté qui se gagne à chaque instant, dans chaque interstice entre le stimulus et la réponse automatique.
Le présent n'est donc pas un lieu où l'on arrive une fois pour toutes. C'est un exercice qui se recommence sans cesse, parce que l'esprit retourne naturellement vers ce qu'il connaît : le passé rassurant ou inquiétant, le futur espéré ou redouté. La liberté n'est pas d'échapper à ce mouvement, c'est de le remarquer, encore et encore, et de revenir, encore et encore, à ce qui est réellement là. Peut-être que la question n'est pas « comment vivre au présent » mais « à quel moment ai-je cessé d'y être » et la capacité à se le demander, sans jugement, est peut-être déjà une forme de liberté.
Cette liberté ne s'arrête pas à la porte du bureau. Une organisation n'est jamais qu'une accumulation de ces mêmes interstices, multipliée par le nombre de personnes qui la composent : un manager qui répond à un retard avec la peur d'hier, une équipe qui rejoue, réunion après réunion, les mêmes rôles figés. Le bon management commence exactement là où s'arrête celui de chacun : dans la capacité, collective cette fois, à sortir des scénarios hérités pour se parler depuis ce qui est réellement en jeu.
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